—Jamais! dit Hervé. Elle avait quitté la France quand j'y suis rentré.
On m'a dit qu'elle s'était fixée à Naples. Je n'en sais pas davantage.
Voici la première fois, depuis huit années, que je prononce son nom.

Ils entraient dans la cour du château; la cloche avait depuis longtemps appelé pour le déjeuner; des domestiques étaient partis dans plusieurs directions pour avertir Hervé et Thérèse.

—Mais arrivez donc! leur cria Georgine du plus loin qu'elle les aperçut; les enfants s'impatientent, le cuisinier se désespère; on n'a pas idée de se promener par ce temps là et à de pareilles heures.

Disant cela elle tendit la main à Thérèse, embrassa Hervé, et ne vit pas sur le visage de tous deux qu'un mystère venait d'être révélé, qu'un lien nouveau et secret unissait leurs coeurs; heureuse Georgine! elle ne devina pas l'orage qui grondait sur sa tête.

Il est sur la terre des êtres singulièrement préservés; ils passent à côté des plus graves événements sans les voir; ils se trouvent mêlés aux drames les plus terribles sans les soupçonner; ils reçoivent l'étreinte d'une main convulsive sans que rien en eux frémisse, et sourient dans la bénignité d'une ignorance tranquille aux coeurs dévastés, aux fronts qu'a touchés la foudre: ce sont de bonnes et douces natures qui vivent leur temps et s'en vont de ce monde sans y avoir fait ni mal ni bien. Georgine était un peu de celles-là.

Les jours suivants, Hervé et Thérèse ne se parlèrent plus. Le récit d'Hervé avait bouleversé le coeur de Thérèse; lui-même se sentait profondément ébranlé. Il y a des révélations qui sont des révolutions. Il est des dangers contre lesquels le silence est la seule armure.

Un matin Thérèse était descendue au salon un peu plus tôt que de coutume; il n'y avait personne encore. Un feu mal allumé emplissait l'âtre d'une fumée épaisse; les vitres, chargées de brume, ne laissaient pas percer le regard sur les jardins. La table était encore dans le désordre de la veille. L'ouvrage commencé de Georgine, les jouets des enfants, un volume de Walter-Scott, dont Hervé faisait le soir lecture, y étaient restés. Le piano était ouvert. Dans une corbeille, placée en face des fenêtres, quelques chrysanthèmes penchaient mélancoliquement leurs têtes violacées; je ne sais pourquoi ce salon parut à Thérèse d'une tristesse lugubre. Elle essaya de lire un journal, elle ne put; elle se mit au piano, préluda longtemps, mais aucune phrase ne s'achevait sous ses doigts; elle voulut chanter, alors les pleurs qu'elle réprimait se mirent à couler. Tout à coup elle sentit une main se poser doucement sur son épaule, elle se retourna: c'était Hervé qui la regardait avec une indicible expression de tendresse et de douleur.

—Vous ressemblez à Éliane, lui dit-il; seulement vous êtes beaucoup plus belle.

En ce moment la porte s'ouvrit; c'était Georgine avec les enfants et deux voisins qui venaient s'établir à Vermont pour plusieurs jours. Thérèse s'échappa et fut cacher ses larmes. C'est ainsi, par un incident insignifiant, par un hasard vulgaire, que se brisent souvent, au moment où ils vont se nouer, les fils de deux destinées. Tout fut dit: la dernière parole qui devait être échangée entre Hervé et Thérèse vint se perdre dans les compliments et les lieux-communs de la politesse de province.

Le lendemain, à sept heures du matin, un beau cheval sellé et bridé attendait devant le perron du château; sur la selle du domestique qui devait suivre, une petite valise était attachée. Hervé parut; il remit un billet au valet de chambre qui lui ouvrît la porte d'entrée.