—Quand madame sera éveillée, vous lui donnerez cette lettre.

Disant cela, il monta lentement en selle, traversa au pas la cour du château, puis, piquant des deux, il s'élança au galop dans la longue avenue. Au bout de quelques minutes, un détour du chemin le ramena, en vue de Vermont. Il s'arrêta, regarda longtemps une fenêtre dont les jalousies venaient de s'ouvrir:

«Thérèse!» murmura-t-il, et il s'éloigna de toute la vitesse de son cheval.

Sa lettre à Georgine motivait son départ. Les intérêts de son élection l'appelaient à la petite ville de B… et l'y retiendraient une huitaine de jours. Thérèse, malgré les instances de Georgine, quitta Vermont avant le retour d'Hervé. Elle demeura fort peu de temps dans sa famille et s'embarqua pour New-York. Georgine n'eut plus de ses nouvelles qu'à de rares intervalles.

Aujourd'hui, l'océan est entre Hervé et Thérèse. Ils ne se reverront pas, ou du moins ils ne se reverront que lorsque l'âge les aura rendu méconnaissables l'un à l'autre. Ils étaient faits pour s'aimer; le devoir les sépare, et chacun d'eux, sans se l'être dit, garde au fond de son coeur un ineffaçable et cher regret. Leur histoire est celle de plusieurs d'entre nous. Passer un jour tout auprès d'un bonheur immense, le voir, croire qu'on le saisirait en étendant la main, et ne pas s'y arrêter pourtant, c'est l'héroïsme ignoré de bien des nobles coeurs. J'en sais qui se pleurent et qui s'appellent tout bas à travers l'espace. Ô mon Dieu! vous qui leur avez donné la force des grands sacrifices, donnez-leur-en du moins l'amère volupté!

FIN DE HERVÉ

JULIEN

À UNE AMITIÉ BRISÉE

Je devais écrire votre nom en tête de cette petite esquisse. Je me l'étais promis dans un temps irrévocablement passé. Aujourd'hui, Madame, vous ne devinerez même pas ce nom que je tais et qui me fut si cher. La vie se passe en vains efforts et en plus vains regrets. Nous avions voulu nous aimer.

I