Quelle promesse déplorable vous m'avez arrachée! vous exigez que je n'attente plus à mes jours; vous voulez que je vive. Et pour qui, grand Dieu! et pourquoi? Y aurait-il quelqu'un ici-bas à qui ma vie pût être bonne? Croyez-vous qu'il y ait là-haut un Dieu qui se plaise au spectacle de nos misères? Moi, je ne crois rien, je n'aime rien, pas même vous. Je subis votre ascendant; j'ai pour vous une sorte d'admiration triste et stérile qui m'amène là où vous êtes et qui m'y fait rester de longues heures à vous écouter sans presque vous entendre, à vous regarder sans presque vous voir. N'abusez pas de l'empire que je vous ai laissé prendre. N'en croyez pas votre enthousiaste tendresse, elle vous trompe. Il n'y a plus rien en moi à raviver; vous ne trouverez plus une étincelle sous ce tas de cendres où vous vous fatiguez en vain à la chercher. Depuis longtemps je porte avec fatigue le poids de mon propre coeur comme une femme porte son fruit mort dans son sein. Aurélie, je suis un enfant maudit; j'ai tué ma mère en venant au monde; je n'ai pas pu aimer mon père; une soeur ne m'a point été donnée, je vous ai rencontrée trop tard. Si vous m'aviez tendu la main deux ans plus tôt, il était temps encore, peut-être; vous m'auriez appris ce que c'est que l'orgueil, l'ambition, l'amour, ces beaux mots qui vibrent si éloquemment sur vos lèvres. Aujourd'hui tout est dit. Aurélie, rendez-moi ma liberté, laissez-moi mourir.

II

Non, Julien, cet espoir né d'hier, l'espoir de te sauver, il est déjà entré trop avant dans mon coeur pour qu'il dépende de toi de l'y détruire si vite. Cette nuit ta mère m'est apparue, pâle, belle, pleine de majesté, comme je la vis le jour de sa mort. Elle te tenait, tout petit enfant, dans ses bras et te pressait contre sa poitrine; mais elle ne te regardait pas. Ses grands yeux restaient attachés sur un point dans l'espace que, malgré tous mes efforts, il m'était impossible d'apercevoir; seulement la voix mystérieuse et familière que l'on entend dans les rêves me disait que ce lieu invisible c'était le monde infini, où les âmes éprouvées et purifiées se rejoignent un jour.

Je me suis éveillée confiante et calme. Le beau front transfiguré de ta mère, son regard profond et comme fixé sur l'éternité avec une solennité tranquille, ont dissipé soudain mes doutes, mes terreurs. Julien, ta pauvre mère qui m'aimait qui me nommait sa fille aînée, elle me choisit pour te ramener à elle. Elle veille sur nous; elle m'inspirera. Je triompherai de cette force sinistre ou plutôt de cette faiblesse obstinée qui est en toi. Je te sauverai malgré toi-même. Non, Julien, je ne te délie pas de ton serment. Désormais ton existence m'appartient; tu me l'as donnée, je veux la donner à Dieu. Tu penses que mon enthousiasme m'abuse? L'enthousiasme ne trompe pas; il est tout-puissant; il crée ce qu'il affirme. Tu seras grand, Julien, et pour cela tu n'as qu'à continuer de vivre. Ce n'est pas en vain, crois-moi, que la nature a fait avec tant d'amour ton noble et gracieux visage; ce n'est pas en vain que ton coeur a saigné, que des larmes précoces ont creusé sur ta joue ce sillon imperceptible à d'autres yeux qu'aux miens, parce que la jeunesse le voile encore de ses plus brillantes couleurs; ce n'est pas en vain que tu as affronté les redoutables secrets de la mort avant d'avoir pénétré ceux de la vie; et, laisse-moi te le dire dans mon orgueil: ce n'est pas en vain que je t'aime.

III

Quand vous connaîtrez le mal dont je suis atteint, quand vous saurez ce que je suis, vous renoncerez à me guérir.

IV

Nous ne savons pas ce que nous sommes, enfant; nous savons seulement ce que nous avons été. Parle, je t'écouterai religieusement.

V

J'aime mieux vous écrire que vous dire ma vie. Votre présence me trouble, elle dénaturerait peut-être mes paroles, et je veux être vrai, absolument vrai, avec la seule créature humaine qui me paraisse digne de tout amour et de toute vénération.