D'après ce que vous m'avez appris de ma mère, je dois croire que j'étais né très-semblable à elle. Dès ma plus tendre enfance, j'avais, ainsi qu'elle, des élans de piété singulière et des visions d'un monde peuplé d'anges et d'esprits radieux; j'étais rêveur, mélancolique, un peu sauvage. Mon plus grand plaisir était de contempler le ciel et les étoiles. Souvent, la nuit, je me levais en cachette, j'ouvrais ma fenêtre et je m'agenouillais devant la constellation de la Lyre, où je me figurais que ma mère était allée et d'où elle pouvait me voir. Ainsi qu'elle encore, j'aimais passionnément les fleurs et la musique; quand j'entendais jouer certains airs aux orgues des rues, je fondais en larmes.

À mon entrée au collège, j'avais douze ans, j'étais un enfant obéissant et doux, porté à la tendresse, vrai en toutes choses, d'une conscience timorée, plein de respect pour mes maîtres, et croyant de coeur et d'âme tout ce qui m'avait été enseigné touchant les mystères de la religion. Vous avez sans doute quelquefois ouï parler des coutumes barbares du collège, de ces usages traditionnels qui font du dernier arrivé dans les classes le sujet de toutes les risées, la victime légitimement sacrifiée à la malice universelle. Quoique douloureusement surpris de l'accueil hostile qui me fut fait, je supportai assez bien les premières épreuves, et je ne fus véritablement atteint que lorsque la raillerie se prit à ma piété qui était fervente et sincère. Un soir, avant de me coucher, m'étant agenouillé suivant mon habitude pour prier Dieu, je fus découvert par un de mes voisins de dortoir. Il me montra du doigt aux autres, et tous, éclatant de rire, se mirent à parodier, sous mes yeux, mes naïves pratiques. Dès le lendemain matin, le bruit se répandit à l'étude que j'étais, un petit béat, un cafard, un jésuite à qui il fallait faire passer l'envie de réciter des patenôtres. Bientôt, malgré quelques réprimandes des surveillants, il n'y eut sorte de persécution à laquelle je ne me visse en butte. Tantôt, je trouvais dans mon pupitre de hideuses caricatures des cérémonies du culte, tantôt des vers infâmes sur les mystères; aux récréations on m'affublait d'une manière de soutane, on me liait à un arbre du jardin, puis les élèves venaient un à un, avec force génuflexions grotesques, me faire des confessions bouffonnes et me demander l'absolution. Vous pouvez vous figurer combien se langage si nouveau pour moi, cette effrayante unanimité de moquerie tombée tout à coup sur mon pauvre coeur plein d'adoration, dut y porter un coup terrible. J'essayai de me défendre, mais que pouvais-je seul contre tous ces enfants cruels et effrontés? J'étais accablé par le nombre. Voyant d'ailleurs que ma résistance ne servait qu'à les exciter, je souffris passivement leurs outrages, mais ce ne fut pas sans un grand bouleversement intérieur; ma santé s'altéra, je tombai dans une sorte d'hébétement, d'idiotisme, qui lassa enfin leur perversité; ils passèrent à d'autres divertissements et me laissèrent dans un isolement complet.

Un jour que je me promenais dans une allée écartée, un élève plus âgé que moi de plusieurs années vint à ma rencontre et, me tendant la main, m'aborda d'un ton affectueux qui me causa le premier mouvement de joie que j'eusse encore éprouvé depuis ma sortie de la maison paternelle. «Eh bien, mon pauvre Julien, me dit-il, te voilà tout seul; ne veux-tu pas te promener un peu avec moi?» Cette proposition me sembla une si grande marque de condescendance, elle était pour moi un honneur tel, que pour toute réponse je le regardai d'un air ébahi. Il prit mon bras; nous fîmes plusieurs tours d'allée, et au bout d'un quart d'heure il m'avait offert son amitié pour la vie et accepté en échange un dévouement sans bornes. Ce jeune homme s'appelait Léonce. Ses manières étaient distinguées, son humeur était égale. Il ne lui fut pas difficile de conquérir mon coeur. Il devint le confident et le consolateur de mes peines. Il blâma mes camarades de la persécution qu'on m'avait fait subir; mais en même temps, avec un sang-froid et une douceur insinuante qui firent un effet désastreux sur mon esprit, il m'expliqua que, s'ils avaient tort dans la forme, ils avaient parfaitement raison quant au fond; qu'il était impossible qu'un garçon d'esprit tel que moi put ajouter foi aux billevesées que j'affectais de croire; et lorsque je l'interrompis pour lui jurer que ma dévotion était sincère: Alors je te plains, reprit-il, de n'avoir pas su deviner à toi seul que tout cela n'est que sottise, invention des prêtres pour nous faire peur et nous tenir sous le joug. Puis il me déroula un charmant et complet petit système d'athéisme, le seul vrai, le seul démontré par l'expérience, et cru, ajouta-t-il, par tous les gens sensés.

Il ne me convainquit pas du premier coup, mais il y revint souvent. Il avait beaucoup lu; il parlait avec facilité, avec élégance, sans passion; je l'aimais; il me persuada peu à peu que ce qu'il pensait devait être fondé en raison. Lorsqu'il eut gagné ce point, il passa des théories philosophiques à l'application morale, des notions générales la conduite particulière; au bout de six mois il avait si bien réussi, il avait formé un si digne élève, que je surpassais en fanfaronnade d'impiété les plus anciens et les plus pervertis du collège. Le jour de la première communion arriva, je n'y songe pas encore aujourd'hui sans frissonner. Je commis volontairement, par défi, ce que je ne pouvais m'empêcher de considérer encore comme un épouvantable sacrilège. Mais ma nature était si profondément religieuse qu'elle se révolta contre mon esprit dépravé: au moment où le prêtre posait l'hostie sur mes lèvres je m'évanouis; il fallut m'emporter de la chapelle, et j'eus pendant près d'un mois des convulsions qui firent craindre pour ma vie.

Pensant que le régime du collège était trop rude pour ma santé, mon père me reprit chez lui et j'achevai mon éducation avec un précepteur. J'étais tenu fort sévèrement et ne puis rien me rappeler de ces années d'études, si ce n'est que peu à peu les impressions du collège s'effacèrent, et que, de l'impiété affichée, je tombai dans une indifférence presqu'aussi déplorable. Je venais d'avoir dix-neuf ans lorsque mon père fut atteint de la maladie qui l'emporta. C'était comme vous savez un homme d'un caractère froid; il avait toujours paru éviter plutôt que rechercher ma confiance, et il m'inspirait plus de respect que de tendresse. Je fus donc extrêmement surpris lorsque, pour la première fois, à son lit de mort, il me parla avec un accent ému que je ne lui connaissais pas, et me dit ces mots qui se sont gravés au plus profond de ma mémoire:

«Julien, je vais mourir. Je vois venir ma dernière heure sans effroi, presque sans regret. Vous êtes arrivé à un âge où l'on n'a plus guère besoin de guide, où l'on souffre même, impatiemment l'autorité paternelle. Si vous devez faire des folies et des sottises, je ne vous en empêcherais pas, et les faisant moins librement, vous les feriez plus sottement.» Je voulus l'interrompre. «Laissez-moi achever, reprit-il; mes moments sont comptés. Ne nous abandonnons point à de puériles lamentations; la mort n'est pas un mal; c'en serait un grand de vivre toujours dans un monde tel que le nôtre.

Depuis votre enfance, Julien, sans que vous vous en soyez douté, je vous ai suivi pas à pas, J'ai observé tous les mouvements de votre esprit et de votre coeur; rien ne m'a échappé, et je crois vous avoir pénétré autant qu'il est donné à un homme d'en pénétrer un autre. Avant de vous quitter pour toujours, je veux vous faire part du résultat de mes observations; cela vous épargnera peut-être quelques années de trouble, d'activité mal dépensée, des regrets, des remords, à tout le moins une grande perte de temps. La plupart de nos fautes, et par conséquent de nos malheurs, viennent de ce que nous apprenons trop tard à nous connaître nous-mêmes. Dieu vous a donné une belle âme, mon enfant; vous n'avez aucune mauvaise passion à combattre, aucune inclination vicieuse à étouffer; mais je ne vois pas non plus en vous le germe des mâles vertus. Vous avez le goût du bien; une certaine force vous manque pour en avoir l'amour. Votre intelligence est ouverte aux nobles curiosités, mais elle ne se porte vers aucune étude avec une particulière ardeur.

Je crains pour vous cette facilité à tout comprendre qui empêche de se fixer sur rien; je crains encore plus, je l'avoue, quelque chose de flottant, d'indéterminé dans votre nature, une délicatesse peut-être excessive, qui vous rendra difficiles les résolutions énergiques, les persévérants efforts, la rudesse nécessaire à certains héroïsmes. Hâtez-vous de tracer les lignes principales de votre vie, si vous ne voulez pas qu'elle s'essaie, s'égare et se lasse en mille chemins. Entrez au plus vite dans la carrière que vous préférez; mariez-vous jeune. Si le bonheur doit être quelque part pour vous, il sera, j'en suis convaincu, dans la modération, dans les affections de famille, dans une convenance choisie. Vous n'êtes pas de ces hommes qui font leur destinée; vous êtes de ceux qui doivent se borner à régler leur existence.»

Ces derniers mots me révoltèrent. Ils étaient trop vrais dans leur sévérité pour ne pas blesser au vif mon amour-propre. Mon père, déjà très-affaibli, cessa de parler. Je quittai sa chambre sans rien trouver à lui répondre. Je ne réfléchis point sur ce qu'il venait de me dire; je le vis mourir avec une indifférence que ma jeunesse seule pouvait excuser et sur laquelle j'ai versé depuis des larmes amères. Il s'en faut que ce soit un bien pour l'homme d'échapper à certaines douleurs.

Je désirais depuis longtemps entrer dans la diplomatie. Mon père avait obtenu pour moi la promesse du premier poste d'attaché d'ambassade qui viendrait à vaquer. Aussitôt que les convenances de mon deuil le permirent, je demandai une audience au ministre, qui était de nos amis; il me réitéra sa promesse et me conseilla, en attendant qu'elle pût s'effectuer, d'aller dans le monde afin d'apprendre à connaître les hommes. Je le remerciai de son intérêt et je suivis son conseil; qu'avais-je de mieux à faire? J'étais libre, riche, curieux et oisif. Bientôt je me trouvai lancé dans le tourbillon de la vie élégante, emporté par un courant de frivoles plaisirs et de devoirs plus frivoles encore.