La première curiosité, la première préoccupation d'un jeune homme en entrant dans le monde, ce sont les femmes. Leur plaira-t-il? sera-t-il aimé d'elles? telles sont les questions qu'il se pose incessamment, les pensées qui l'assiègent et jettent le trouble à son cerveau. Tantôt son imagination l'entraîne loin des réalités; parmi les formes enchanteresses qui passent et repassent devant ses yeux éblouis, il en choisit une plus accomplie que toutes les autres, il la pare de mille grâces, il l'orne des dons les plus rares; puis, épris de sa chimère, il se transporte avec elle dans une sphère idéale; il y prodigue les scènes d'amour, les actions d'éclat; il se crée un rôle sublime dans un drame impossible; toutes les délices et tous les héroïsmes s'y rencontrent. Tantôt, au contraire, un mal secret l'oppresse. Ardent et timide, s'interrogeant lui-même, avec anxiété, sa jeunesse, son inexpérience lui semblent des obstacles insurmontables. Les regards de femme, qui l'attirent comme un irrésistible aimant, il les fuit, tant il redoute de les trouver dédaigneux ou distraits.
Ce tourment-là fut le mien. Je n'avais pas l'ombre de fatuité; j'aurais pu sans cela m'apercevoir que je ne déplaisais point, mais les artifices si nouveaux pour moi de la coquetterie me mettaient en défiance. Je ne me sentais pas de force à jouer ce jeu subtil, et quand l'occasion me souriait, quand je me voyais seul en présence des femmes auxquelles j'aurais le plus souhaité de plaire, la crainte du ridicule paralysait ma langue et glaçait mes esprits. Cependant mes vingt ans se faisaient sentir; ma jeunesse rongeait son frein; une langueur perfide me pénétrait. Je ne trouvais plus qu'ennui dans les plaisirs, que fatigue dans le travail, qu'accablement dans la solitude. Je me sentais emprisonné dans mes hésitations, et du fond de mes nuits sans sommeil j'appelais à grands cris la délivrance. Je n'ignorais pas que, en dehors de ce qu'on appelle la bonne compagnie, à côté du cercle des bienséances où les hommes vivent de leur vie factice, au-dessous de ces apparences conventionnelles qui les contiennent pendant quelques heures, s'ouvre pour eux une autre existence, libre de toute entrave, affranchie de toute retenue. J'avais répugné jusqu'alors à suivre mes amis au sein de ces réalités grossières, dont les récits ne m'inspiraient que du dégoût; une grande pureté naturelle s'alliait chez moi à une délicatesse presque féminine. Je parvins, non sans effort, à vaincre l'une et l'autre. Un jour que ma jeunesse avait parlé bien haut, un jour que les irritants manèges d'une coquette avaient exaspéré mon amour-propre, j'acceptai d'un coeur tremblant, mais d'une voix hardie, une partie de jeunes gens. À peine engagé, j'en eus du regret; une crainte puérile s'empara de moi. J'appréhendai de manquer de l'aplomb convenable, de trahir mon innocence par quelque gaucherie. Je rougis de honte en songeant à la sotte contenance que j'allais avoir, et je résolus, pour échapper à cette humiliation, de me familiariser avec le vice, en faisant en quelque sorte mon apprentissage de corruption. Aurélie, pardonnez-moi d'attrister votre esprit par de tels tableaux; mais comment omettre dans mon récit une circonstance si décisive? comment ne pas vous parler de la morne séduction de ces amers plaisirs par lesquels la plupart des hommes commencent la vie? Oh! si l'on savait ce qu'il en coûte à certaines natures pour se dégrader, si l'on était dans le secret des combats que se livre à elle-même une âme orgueilleuse avant de consentir à descendre dans les régions où se plaisent les âmes vulgaires; si l'on pouvait comprendre de quel affreux courage il faut s'armer pour flétrir à vingt ans dans son sein le premier espoir d'amour et de volupté; si l'on connaissait les angoisses, les dégoûts qui précèdent et suivent certaines fautes, on ne trouverait plus dans son coeur le courage de les condamner. Nous les couvririons de notre silence comme d'un manteau; une triste compassion serait à leur égard notre seule justice.
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Il était trois heures du matin; il avait gelé, la lune éclairait les rues désertes, les étoiles scintillaient au ciel dont pas un nuage ne voilait la pureté; un vent froid me coupa le visage et me réveilla d'un affreux cauchemar. Le silence éloquent de cette nuit solitaire qui me saisissait, étourdi que j'étais encore par les fumées du punch et les propos dits et entendus dans l'ivresse, la beauté auguste de ce ciel étoile, inondant soudain mon oeil appesanti par l'orgie, la sérénité de ces profondeurs radieuses suspendues au-dessus de ma tête, éclairant tout à coup les ténébreux abîmes que je venais de découvrir dans mon propre coeur, tout cela m'accabla à la fois et me courba sous le sentiment d'un abaissement profond, d'une irréparable échéance.
Je me mis à marcher avec hâte, comme pour me fuir moi-même, et j'essayai de fredonner un refrain d'opéra pour narguer ma conscience; mais bientôt le retentissement de mes pas sur le pavé sonore me devint insupportable; ma chanson s'arrêta dans mon gosier brûlant; je passai devant une église; sans trop savoir ce que je faisais, je me laissai tomber sur une des marches du parvis. Là, cachant mon visage dans mes mains, je cessai de me contenir; je m'abandonnai à la faiblesse de mon coeur, et de longs sanglots le soulagèrent. Combien de temps je restai ainsi défaillant et brisé, je l'ignore. Ce que je sais, c'est que cette douleur qui semblait si intense ne changea point mes voies, ne détermina aucune réforme dans ma vie. Ces pleurs, ces sanglots n'étaient que l'instinctive révolte d'une organisation délicate aux prises avec des réalités brutales; ce n'était point le sérieux repentir d'une âme vraiment touchée. Les jours suivants me virent plus résolu, plus affermi dans le désordre; et bientôt mes amis se félicitèrent d'avoir acquis en moi un compagnon d'une aussi agréable humeur. Je menai, pendant six mois environ, une vie pitoyable. Au bout de ce temps, le courage me manqua. L'effort que j'avais été obligé de faire pour vaincre ma répulsion, l'exagération du personnage que j'étais contraint de jouer pour dissimuler ma véritable nature, me donnaient une sorte de fièvre qui me soutenait; mais quand l'habitude eut entièrement pris le dessus, quand je ne fus plus préoccupé de l'effet que je produisais sur les autres, quand je me trouvai à l'aise dans mon rôle de roué, l'ennui me prit au coeur et la monotonie de ces ignobles divertissements me causa un dégoût insurmontable. Alors je souhaitai de quitter Paris; les rêves de l'ambition vinrent chatouiller ma pensée; je brûlai de commencer enfin ma carrière. Ayant redoublé d'instances, j'obtins d'être envoyé à… et je partis en toute hâte, ranimé, oublieux, le coeur confiant et l'esprit superbe, comme si j'allais à la conquête du monde.
En m'annonçant ma nomination, le ministre m'avait félicité de débuter dans la carrière sous les auspices d'un homme aussi éminent que M. R… Notre ambassadeur était reconnu pour un esprit de premier ordre. Dans plusieurs négociations importantes il avait exercé une influence décisive. Son opinion était toujours d'un grand poids. Le bruit courait, et cela ne surprenait personne, qu'il serait prochainement appelé à diriger les affaires.
Quand je le vis, sa réputation me sembla restée au-dessous de son mérite; il m'imposa singulièrement. Bien qu'il n'eût ni la tenue ni les manières d'un grand seigneur, il possédait au plus haut degré une sorte de souveraine et tranquille impertinence qui lui donnait, avant même que d'avoir parlé, la supériorité sur tous ceux qui l'abordaient. Son front pâle, son oeil impénétrable, son geste rare et caractéristique, le patient dédain de sa parole toujours précise et d'une logique rigoureuse, lui assuraient dans la discussion l'autorité dont il s'emparait par sa seule présence.
Je ne négligeai rien pour conquérir, non pas sa bienveillance, c'était un sentiment impossible à lui supposer, mais son attention. Protégé par la mémoire de mon père, avec lequel il avait combattu, sous la restauration, les ennemis de la liberté, ayant réussi à le contenter dans plusieurs travaux qu'il m'avait choisis, il daigna, au bout d'assez peu de temps, m'admettre dans une sorte d'intimité; il causa, sinon avec moi, du moins en ma présence, et me fournit ainsi l'occasion vivement désirée d'étudier un homme qui, au dire de tous, possédait le génie des affaires et de la haute politique.
Cette étude fut longue. Mes notions premières ne m'aidaient pas à comprendre; mon point de départ était faux. Je n'avais d'autre opinion, d'autres principes que ceux qui germent naturellement dans une âme honnête à la vue des misères de la société. Je croyais que le gouvernement d'un peuple ne devait être autre chose que l'application la plus complète possible des grandes lois de la justice naturelle; que le but de tous les efforts, c'était le nivellement graduel et régulier des inégalités sociales, la répartition plus équitable des biens de la terre commune; je pensais qu'assurer à tous le pain quotidien, la nourriture du corps et celle de l'intelligence, faire une place au soleil à cette multitude qui gémit courbée sous le poids du travail, c'était là le voeu de ceux qui font les révolutions. Je m'attendais à trouver dans M. R… l'expression puissante de ma pensée encore confuse. Il était du tiers-état; il en faisait gloire. Je devais croire que dans les rangs d'une classe si longtemps opprimée il aurait nourri des sentiments de justice vivaces et impatients. Combien je me trompais! Aux yeux de M. R…, gouverner c'était dominer; c'était briser ou faire ployer toutes les volontés sous la sienne. Comme il ne craignait plus rien de la noblesse et que le tiers-état lui semblait assez asservi par l'amour du bien-être et les puériles vanités, il ne s'occupait que du peuple qu'il redoutait comme une force brutale, menaçante, contre laquelle il fallait, au plus vite, élever d'inexpugnables remparts. L'avènement des prolétaires, il en parlait comme de l'invasion des Barbares. Pourtant, M. R… avait ce qu'on appelle des idées religieuses: c'était un penseur dans l'ordre chrétien; mais il n'avait retenu de l'évangile que le principe de la soumission et l'image du peuple juif se ruant sur la vérité pour la crucifier. M. R… était, en un mot, un esprit fortement trempé, mais une âme sans rayons; une intelligence circonscrite par la personnalité; un homme qui eût voulu arrêter à lui la marche des choses, et à qui tout progrès semblait accompli depuis que son ambition ne rencontrait plus d'obstacles.
Tout ce que j'avais d'idées généreuses, d'enthousiastes désirs, d'ambition même, fut refoulé par cette imposante figure, qui tenait dans ses mains rigides l'avenir de mon pays. Mes beaux romans politiques, mes chimères sociales s'évanouirent au souffle glacé de cet homme qui m'apparaissait comme une personnification du destin: calme, fort, impénétrable et inflexible. Je me sentais si petit, si faible auprès de lui, que le découragement le plus complet s'empara de moi. Désabusé sur le but de mes travaux, j'en perdis le goût; l'ambition me parut un sentiment puéril, indigne d'animer un grand coeur. Je retombai dans un désoeuvrement assez triste, et, de ce désoeuvrement, naquit un amour plus triste encore, qui fut mon illusion dernière.