Je ne vous parlerais pas de cette affection qui effleura à peine ma vie, si, en la traversant, elle n'avait emporté avec elle, comme un vent stérile, le dernier bon grain tombé à terre des épis dorés de ma jeunesse. La femme dont je devins épris était bien le produit le plus achevé qu'ait jamais offert à l'admiration du vulgaire la société aristocratique. Toute sa personne était étudiée, mais nulle contrainte ne se faisait sentir; l'habitude et un savant exercice l'avaient rendue, en quelque sorte, naturellement affectée. Si la nécessité de se montrer simple et vraie avait pu se rencontrer dans son existence, je crois qu'elle en eût été singulièrement embarrassée; depuis si longtemps le naturel avait disparu sous l'artifice, que bien certainement elle n'aurait plus su où le prendre.
Née bonne, intelligente, mais livrée au monde dès son enfance, et dès lors emportée par cette pitoyable émulation qui y tient les femmes haletantes sous l'aiguillon de la vanité, la comtesse de… s'était jetée dans mille travers, dans d'inexplicables inconséquences. Ainsi, au retour des offices divins, qu'elle fréquentait assidûment, on la voyait se parer et se farder comme une courtisane; ainsi, elle qui eût frémi à la pensée d'une liaison coupable, elle avait de complaisants sourires pour les empressements les plus équivoques; elle vivait enfin sans scrupule dans un compromis continuel entre des choses en apparence inconciliables. Elle traitait la religion comme le monde; sa ferveur était une sorte d'amour platonique qui n'engageait à rien; sa dévotion n'était autre chose que de la coquetterie avec Dieu.
Ce que j'eus à souffrir de cette liaison n'est pas croyable. J'aimais cette femme non pour ce qu'elle était, mais pour ce qu'elle aurait pu être. J'ai souvent pensé qu'elle m'aimait aussi, mais elle était faible et vaniteuse: elle n'avait ni le courage de la faute, ni l'héroïsme de la vertu. Elle m'écrivait des lettres pleines d'amour, puis elle me les redemandait en laissant percer les craintes les plus outrageantes. Je la quittais souvent exaltée, déterminée à tout braver pour moi; une heure après, je la retrouvais prude et minaudière, en présence d'une foule d'imbéciles dont elle semblait ne pouvoir se passer. Parfois elle disait de ces choses hardies et naïves, entraînantes et délicates comme les femmes passionnées en trouvent au plus profond de leur coeur; mais aussitôt elle leur donnait pour commentaires les lieux-communs les plus déplorables, les plus vulgaires banalités. Je résistai trois mois à ces irritantes alternatives; puis un jour, sans motif, sans qu'aucun incident fût survenu, sans la prévenir, je saisis une occasion qui s'offrait, et je partis pour la France en évitant même de prendre congé d'elle.
Vous me croirez difficilement, Aurélie, si je vous dis qu'en la quittant… j'étais résolu, inébranlablement résolu au suicide. Une lassitude sans cause, un engourdissement de toutes mes facultés, pesaient sur moi et me rendaient odieux les actes les plus ordinaires de la vie; mon seul but, en retournant à Paris, était de revoir encore une fois les lieux où j'avais commencé de vivre, et d'y choisir bien à l'aise, sans rien précipiter, l'heure et les circonstances où il me conviendrait de mourir. Ce qui m'amenait là, vous devez le comprendre d'après le récit que je viens de vous faire, ce n'était pas un choc inattendu, c'était un successif et continuel désabusement. Mon âme n'était pas brisée par le désespoir, elle succombait sous l'action lente de la désespérance. Je n'accusais ni le sort ni les hommes; je quittais la vie comme on quitte avant la fin un banquet dont on trouve les mets insipides. Je ne voyais plus à l'horizon rien à désirer, rien à tenter, rien même à craindre; aussi je n'étais pas pressé de m'en aller, et je mis une sorte de complaisance à savourer les derniers moments que je m'accordais à moi-même.
Ayant envoyé ma démission au ministre, sous prétexte de santé, je ne fus plus obligé de voir personne. Je m'enfermais chez moi avec des livres et des fleurs, et je louai aux italiens une petite loge très-cachée où j'allais plusieurs fois le semaine entendre de la musique. Il y avait pour moi un attrait vif et singulier dans ce lieu où la société se montrait parée de toutes ses grâces. J'aimais à me dire (l'orgueil a aussi sa sensualité): tous ces plaisirs, tous ces enchantements de la jeunesse et de la fortune n'ont plus de pouvoir sur moi, aucune de ces illusions ne m'éblouit; ces femmes si belles, si parées, si coquettes, je pourrais leur plaire, obtenir leur amour, je n'en veux pas; ces jeunes gens si heureux des faveurs de la mode, je pourrais les égaler ou les éclipser, je n'en ai nul souci; ces prétendus hommes d'État qui viennent ici se délasser de leurs travaux, je pourrais au bout de bien peu d'années être des leurs, les traiter comme mes pairs, mais je souris de pitié en les regardant, et je refuse l'honneur de leur compagnie.
Si vous saviez, ma noble amie, combien les choses de ce monde paraissent petites et misérables à quiconque est bien déterminé à mourir; combien toutes les proportions s'amoindrissent à l'oeil de celui qui a gravi les hauts sommets de la pensée, ces sommets où nous porte tout d'un coup le sombre enthousiasme du renoncement volontaire. C'est la vie forte et puissante qui précipite l'homme dans les voies de l'erreur. La mort est soeur de la vérité. On dirait que, pour tempérer les horreurs de son approche, elle aime à se faire précéder de cette soeur auguste, et qu'avant d'enlever l'âme à son existence terrestre, elle consent à lui laisser voir les choses finies sous le rayon infini. La vérité parle au coeur qui va mourir, à l'intelligence qui va s'éteindre; et ce qu'elle nous dit alors, Aurélie, croyez-moi, il n'est plus en notre pouvoir de l'oublier jamais. Je ne sais plus quel saint personnage a dit: «Je ne croyais pas qu'il fût si doux de mourir.» Moi, je disais avec une satisfaction tranquille: je ne croyais pas qu'il fût si simple de mourir.
J'avais fixé le 28 février pour l'accomplissement de mon dessein. C'était un jour de bal à l'Opéra. En partie pour gagner l'heure où les quais sont déserts, en partie par le désir d'éprouver ma propre résolution et d'affronter un violent contraste, j'entrai dans la salle et j'allai m'asseoir à une galerie des cinquièmes d'où je pouvais embrasser l'ensemble de ces saturnales. En plongeant dans ce gouffre, je crus avoir tout d'un coup la vision d'un cercle de l'Enfer de Dante. C'était bien «la bufera infernal, che mai non resta.» À travers une vapeur chaude et épaisse, montait jusqu'à moi, pareille au mugissement de la mer houleuse qui se brise sur les galets, une immense et sourde rumeur. Les sons stridents des instruments de cuivre éclataient par moments comme un rire de démon au sein de ce bruit. Des tourbillons de formes étranges, haletantes, éperdues, pressées sans relâche par le rhythme impérieux de la musique, semblaient, en se poursuivant, obéir à une nécessité incompréhensible. L'oeil se lassait en vain à vouloir saisir quelque chose de distinct dans ce chaos de couleurs et de lignes mouvantes. C'était l'orgie effrénée de la matière, le triomphe de la chair révoltée contre l'esprit, la personnification du vertige.
Je regardai cela longtemps avec une extrême tristesse.
«Le sentiment qui amène ici, me disais-je, tout ce peuple qui va demain reprendre la chaîne de ses misères et expier, par un travail au-dessus de ses forces, une heure d'oubli, qu'est-ce donc, si ce n'est le sentiment qui me conduit au tombeau: le besoin d'échapper à une vie odieuse, à des réalités écrasantes? Eux, les pauvres d'esprit, ils s'y soustraient par l'ivresse des sens; moi, à qui ont été données la science et la raison, je ne puis m'y soustraire que par l'ivresse suprême de l'intelligence: le suicide.» Et tout en songeant ainsi, je traversai la foule bigarrée, je repoussai doucement des masques de femmes qui m'accostaient, et je m'acheminai vers la Seine. Le temps était froid, le ciel pur comme en cette nuit de douloureuse mémoire où, défaillant sur les marches d'une église, j'avais pleuré mes premières illusions ravies. Cette fois je ne pleurais pas; mon oeil était sec, ma tête calme; comme je vous l'ai dit, mourir me semblait et me semble encore l'action la plus simple du monde.
Sous les arcades de la rue de Rivoli, je heurtai presque du pied un homme étendu à terre, qui paraissait dormir d'un profond sommeil. Les haillons dont il était couvert annonçaient la misère. Je m'arrêtai un instant à le considérer; il y avait dans le caractère de sa figure et dans la manière dont sa tête reposait sur son bras une noblesse remarquable; je songeai à l'éveiller pour lui donner quelques pièces d'or restées dans ma bourse, mais je ne pus me résoudre à troubler son sommeil. Qui sait, me disais-je, quels sont les bonheurs renfermés dans ce repos, et quelles consolations mystérieuses descendent sur l'infortuné qui dort? Je glissai tout ce que j'avais d'argent sous un pli des vêtements de cet homme, de manière à ce que, en s'éveillant, il dût s'en apercevoir tout de suite, et je lui dis adieu comme à mon dernier ami. Avant une heure, pensai-je, la main qui t'a secouru, ô toi dont j'ignore le nom, mais que j'ai aimé une minute, avant de mourir, cette main sera raide et glacée; mais la joie qu'elle t'aura donnée vibrera dans toute sa force, et cette joie en enfantera d'autres; et qui pourrait dire ce que produira dans ta destinée ce dernier acte d'une volonté qui va rentrer dans le néant?… Mais non, il n'est point de néant; rien ne périt, tout se transforme; ce qui a été ne peut plus cesser d'être; tout est en Dieu et Dieu est tout… Qu'est-ce que notre existence éphémère? Qu'est-ce que notre passage ici-bas?… L'ombre d'un nuage qui fuit sur le pli d'une onde qui s'efface!