Ce fut pendant dix minutes un déluge de paroles protectrices qui ne permit pas à Guermann de placer un mot. Plusieurs fois il réprima un léger sourire.
—Vous êtes mille fois bonne, madame, dit-il enfin, profitant d'un moment où les chiens, oubliés pour lui, importunaient de plus belle et forçaient leur maîtresse à s'occuper d'eux; ma mère se porte à merveille et m'a chargé de ses respectueux hommages. Moi, je suis à Paris depuis longtemps déjà; si je n'ai pas eu l'honneur de me présenter chez vous jusqu'ici, c'est qu'un travail incessant, presque au-dessus de mes forces, absorbait mes heures. Il m'a fallu tout à la fois gagner ma vie pour ne pas rester à la charge de ma mère, si peu riche, comme vous savez, et m'efforcer d'acquérir un talent; il m'a fallu étudier et produire; devenir artiste, car telle était ma vocation, et rester artisan, car telle était la condition de mon existence précaire. Ce n'était pas chose facile. Heureusement j'avais été, vous, ne le savez que trop, madame, un enfant obstiné et ingouvernable, c'est-à-dire un de ces enfants qui deviennent des hommes persévérants et durs à la peine. J'ai eu aussi la fortune de rencontrer un maître qui n'a cessé de me donner courage. Depuis cinq ans je travaille à l'atelier de…
—Vous êtes peintre, interrompit la vicomtesse; ah! je vous en fais mon compliment; c'est un état bien agréable. Vous peignez l'aquarelle ou la miniature?
—J'espère faire des tableaux d'histoire, répondit le jeune homme avec une assurance tranquille. Jusqu'à présent j'ai peint un peu de tout. Il a fallu me conformer au goût des marchands et subir leurs exigences, si brutales avec quiconque n'a pas encore de réputation, et je viens de terminer les deux seules toiles que je puisse véritablement avouer: le portrait de ma mère et le Pêcheur de Goethe. Le but de ma visite, madame, était de vous demander si vous voudrez bien honorer mon atelier de votre présence; mon maître a daigné monter hier mes six étages et m'assurer qu'il ne me renierait pas.
—Avec le plus grand plaisir, mon enfant, nous irons dès demain, Nélida et moi; et si, comme j'en suis sûre, vous avez fait une belle chose, si vous n'êtes pas trop exagéré dans vos prix, je vous enverrai toute ma société, et vous aurez probablement d'ici à peu quelque bonne commande.
Disant cela, elle achevait son thé et se levait pour passer dans le jardin, lorsqu'on vint l'avertir que sa couturière l'attendait depuis longtemps et demandait ses ordres. Nélida et Guermann, qui ne s'étaient encore rien dit, se trouvèrent seuls en présence sur le perron.
—C'est une bien belle vie que celle d'un grand artiste, dit Nélida en descendant les degrés. (Quelque chose l'avertissait qu'elle avait à réparer la bienveillante indélicatesse de sa tante.) Sentiez-vous déjà du goût pour la peinture quand nous jouions ensemble à Hespel?
Ce nous, qui rétablissait l'idée d'égalité, presque d'intimité entre Guermann et elle, se plaça naturellement sur les lèvres de la jeune fille comme la plus indirecte et la plus exquise des réparations. L'artiste le sentit ainsi, car, au moment même, le pied de Nélida ayant glissé sur la dernière marche, il saisit son bras pour la retenir, et la serra peut-être un peu plus longtemps qu'il n'eût été strictement nécessaire.
—J'ai toujours aimé contempler les belles lignes à l'horizon, et, tout enfant, mes yeux prenaient un plaisir infini au jeu de la lumière dans le feuillage, reprit-il. Au temps que vous me rappelez, je m'étais déjà essayé souvent à reproduire des formes qui me charmaient. J'avais dessiné, ou du moins cru dessiner, des troncs d'arbres, des animaux au repos, le porche ogival de notre vieille église; mais la première fois que je me complus dans mon oeuvre, le premier jour où je sentis un tressaillement intérieur, une vocation, pardonnez-moi ce mot qui vous semble peut-être bien ambitieux, ce fut… Vous souvenez-vous de ce jour où je volai pour vous une branche de cerises?
—Assurément, dit Nélida qui s'enfonçait avec Guermann sous une longue tonnelle de lierre et de vigne vierge; vous étiez un vrai bandit alors, et moi une pauvre petite pleureuse.