—Vous savez qu'on vous gronda très-fort. Votre tante fit connaître à ma mère tout son déplaisir; on me signifia que je ne serais plus reçu au château, puisque je vous entraînais à la désobéissance. Indigné, le coeur plein de rage, je ne songeai qu'à me venger. Pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, je forgeai et je rejetai tour-à-tour une foule de projets risibles, mais qui me paraissaient, dans le paroxysme de ma colère, d'une exécution très-facile. Le plus timide n'allait à rien de moins qu'à brûler le château d'Hespel, à vous enlever à travers les flammes, et à tuer résolument tous ceux qui oseraient tenter de me barrer le chemin. N'oubliez pas que j'avais treize ans alors. Ces accès d'une fureur concentrée me brisèrent. Bientôt la douleur, une douleur plus tranquille, quoique plus intense encore peut-être, prit le dessus. Je formai la résolution calme, et j'oserais dire religieuse, de conserver de vous quelque chose que personne dans l'univers ne pourrait jamais me ravir, votre image.
—Comment! dit Nélida, vivement intéressée à ce récit.
—Me promettez-vous de ne pas vous offenser? continua Guermann; les enfants, et un peu aussi les artistes, ne sont pas toujours responsables de leurs actes.
—Ce que vous avez à confesser est donc bien terrible? dit Nélida en souriant.
—Vous allez en juger, répondit Guermann. Ou plutôt non; ne jugez rien; faites descendre sur moi toutes vos indulgences.
—Ne sommes-nous pas de vieux amis? une indulgence réciproque est le lien de toute amitié vraie.
—Je tirai d'un bureau, où je l'avais serré avec soin, un portefeuille, héritage de mon père; j'allai dans la campagne, et, repassant exactement par les sentiers où nous avions marché ensemble, je vins m'asseoir sur le bord d'un fossé où vous vous étiez reposée. Là, mettant ma tête dans mes deux mains et fermant les yeux afin de n'être distrait par aucun objet extérieur, je concentrai longtemps sur vous toute ma pensée, je m'imprégnai tout entier, si je puis m'exprimer ainsi, du souvenir de votre grand front si fier, de votre belle chevelure, de votre doux et triste regard; je fis à Dieu un voeu étrange…
—Lequel? dit Nélida, de plus en plus attentive.
—Dispensez-moi de vous le dire, dit Guermann avec un sourire mélancolique; je n'aurai jamais à l'accomplir. Puis, continua-t-il en reprenant son récit, saisissant un crayon avec un enthousiasme incroyable dans un enfant tel que je l'étais alors, je traçai d'une main audacieuse une figure qui, certes, était bien loin de vous égaler en beauté, mais qui pouvait, à des yeux prévenus et à un coeur plein de vous, rendre un instant d'illusion et rappeler votre présence. Lorsque j'eus fini, je ressentis une si vive joie, je fus saisi d'un transport tel, que je tombai à genoux devant mon oeuvre, et ma poitrine gonflée se soulagea par un torrent de larmes. Quand je voulus me relever, mes jambes ne me soutenaient plus; mon front était baigné d'une sueur froide; je tremblais de tous mes membres. Ce fut avec une peine infinie que je me traînai jusqu'au village; il fallut me mettre au lit. J'y restai quinze jours, en proie à une fièvre presque toujours accompagnée de délire.
Le premier jour de ma convalescence, à peine en état de parler, j'annonçai à ma mère que je voulais aller à Paris et devenir un grand peintre. La pauvre femme fut consternée; elle pensa que j'étais repris d'un accès, tant cette résolution lui parut insensée. Mais mon pouls était calme, et j'expliquai avec beaucoup de lucidité un projet qui semblait bien arrêté dans mon esprit. Le médecin, qui ne manquait pas d'un certain goût, et qui avait vu le dessin resté sous mon chevet pendant ma maladie, crut reconnaître dans cette esquisse hardie les signes certains d'un talent véritable. Il rassura ma mère, et l'exhorta à ne pas contrarier mon désir. L'excellente femme consentit à tout; mais, inquiète pour mon jeune âge, elle me supplia d'attendre encore deux années. Le docteur calma mon impatience en promettant de guider mes études et de me fournir de bons modèles. Enfin, les deux années écoulées, nous vînmes à Paris; ma mère m'installa dans une petite chambre, voisine de la demeure d'un de ses parents qui, par le plus grand des bonheurs, se trouvait être l'ami de… Celui-ci me reçut à son atelier sans vouloir accepter aucune rétribution. Confiante en la Providence qui protégeait ainsi mes premiers pas, ma mère retourna dans son village. Elle avait voulu me conduire chez madame d'Hespel, dont la bonté lui était connue; je m'y refusai. Quand je serai devenu un grand peintre, lui dis-je, j'irai moi-même prier mademoiselle de la Thieullaye de venir voir mon oeuvre; jusque-là il ne faut pas qu'elle entende parler de moi. Je ne veux pas être protégé, je veux être applaudi. Cela était bien orgueilleux, bien fou assurément; vous allez en rire de pitié; et pourtant me voici, après sept années de silence et de travail; et si, demain, un regard de vous s'arrête avec complaisance sur la toile que j'ai animée de mon souffle, si vous éprouvez quelque sympathie pour ces créations de mon âme et de ma main, je me sentirai le premier, le plus grand entre les mortels. Sinon, si vous me trouvez indigne de vos louanges, si votre coeur ne s'émeut pas à la vue de mon oeuvre imparfaite, je souffrirai immensément, je l'avoue, mais je ne me découragerai point. Je m'enfermerai de nouveau, un an, dix ans, s'il est nécessaire; et, au bout de ce temps, vous me reverrez encore, et je vous tiendrai le même langage. Je vous dirai comme aujourd'hui: Venez, venez chez le pauvre artiste inspiré ou abusé; prononcez son arrêt; donnez-lui sa couronne de laurier ou sa couronne d'épines; car son génie ou sa folie, sa gloire ou sa misère viennent de vous, c'est vous qui en êtes responsable devant Dieu.