La jeune fille qui lui avait ouvert et qui s'était blottie derrière le poêle après avoir pris à la hâte et jeté sur ses épaules un morceau de rideau pourpre qui drapait un mannequin de cardinal, rougit jusqu'au front. Les deux bras croisés sur sa poitrine, les yeux baissés, retenant son haleine, elle était dans un état de contrainte et de souffrance visible.
—Mademoiselle a l'obligeance de poser pour la chevelure, dit Guermann avec gravité; je n'en connais pas de plus belle, et elle a bien voulu consentir…
La jeune fille leva les yeux, deux yeux pétillants de jeunesse, et regarda l'artiste d'un air qui voulait dire: Merci.
—Je ne suis pas assez riche pour payer des modèles, reprit Guermann à demi-voix, en conduisant la vicomtesse et mademoiselle de la Thieullaye devant le chevalet qui portait sa composition d'après la ballade de Goethe.
—Quel drôle de sujet! dit madame d'Hespel; il faut savoir l'allemand sans doute pour comprendre cela?
—Ce qui m'a déterminé dans le choix de ce sujet dit Guermann, en s'adressant à Nélida qui contemplait avec émotion ce tableau d'une pureté de lignes et d'une harmonie de ton qui devait frapper les yeux les moins exercés, c'est un enfantillage et une présomption. Un enfantillage, parce que depuis ma première jeunesse j'ai conçu un goût passionné, absurde, ridicule pour les nénuphars, et que cette scène me donnait l'occasion d'en faire.
Nélida s'approcha de la toile comme pour examiner un détail, mais en réalité pour cacher une vive rougeur.
—Une présomption, parce que je savais que Goethe jugeait ce sujet impossible, et qu'il avait blâmé beaucoup un peintre de l'avoir choisi. Vous ne sauriez croire, mademoiselle, combien ce mot impossible soulève dans le coeur d'un artiste de bouillonnements audacieux, comme il provoque à la lutte, comme il excite à la témérité. Cette parole de Goethe retentit pendant six mois à mes oreilles, jour et nuit, sans me laisser de trêve. Je ne trouvai un peu de repos que lorsque ayant, pour ainsi dire, accepté le défi, j'ébauchai le tableau que vous voyez là; il vous paraît, à coup sûr, une pauvre victoire remportée sur l'opinion du grand poète; mais aux premiers jours d'un puéril enivrement, il me parut un chef-d'oeuvre tel, que je croyais à chaque instant voir se dresser devant moi l'ombre de Goethe, sorti tout exprès de la tombe pour venir m'applaudir et se reconnaître vaincu.
Pendant que Guermann parlait ainsi, la vicomtesse jetait les yeux çà et là dans tous les recoins de l'atelier; mais Nélida, curieuse, étonnée, pénétrant pour la première fois par ces quelques mots dans les mystères de l'art, Nélida à qui s'ouvraient en ce moment des horizons tout nouveaux de poésie, écoutait avidement les discours du jeune artiste et ne songeait point à l'interrompre.
—Savez-vous, Nélida, que cette Naïade vous ressemble? dit enfin madame d'Hespel.