—Voici le portrait de ma mère, dit Guermann, pour détourner l'attention de la vicomtesse. Et, passant auprès de Nélida en approchant son chevalet, il lui jeta ces mots qui entrèrent dans le coeur de la jeune fille comme un fer brûlant:

—Je ne puis vivre pour vous; mais rien ni personne au monde ne saurait m'empêcher de vivre par vous.

—Ah! pour le coup, voilà qui est merveilleux, s'écria la vicomtesse. Cela est frappant, cela parle. C'est comme si on la voyait, cette bonne madame Régnier, avec son beau fichu des dimanches et sa broche d'améthyste. Voilà bien ces petites boucles à la neige, dont elle n'a jamais voulu se départir, quoi que j'aie pu dire et faire. Ah! mon Dieu, cela donne envie de rire, tant c'est ressemblant. Et son vieux fauteuil à ramages… rien n'y manque; on dirait qu'elle va vous dire bonjour. Franchement, mon ami, j'aime mieux cela que votre Naïade; elle n'est pas trop naturelle cette Naïade; elle a bien un faux air de Nélida, mais pourtant je n'ai jamais vu de femme comme cela.

—Je doute, en effet, madame, reprit Guermann, qui commençait à perdre patience, que vous ayez vu beaucoup de Naïades.

—Ah çà! mon enfant, continua madame d'Hespel, sans faire attention à cette réponse, nous ne voulons pas vous déranger plus longtemps, nous reviendrons. Il faut que mademoiselle achève de poser, ajouta-t-elle, en se rapprochant de la jeune fille qu'elle examina curieusement. Celle-ci, qui avait repris contenance, et qui n'était peut-être pas fâchée d'un examen qu'elle savait ne pas devoir lui être défavorable, regarda madame d'Hespel avec gaîté et malice; un charmant sourire ouvrit sa lèvre vermeille et appétissante comme une cerise que vient de fendre un rayon de soleil.

—Vous viendrez nous voir bientôt, n'est-ce pas? reprit la vicomtesse en se tournant vers Guermann qui la reconduisait. Il faut vous dire que je suis peintre aussi, moi. Par exemple, je suis très-coloriste; l'éclat de la couleur me séduit, et, peut-être, j'en conviens, est-ce un peu aux dépens de l'exactitude rigoureuse du trait.

Guermann sourit et promit de venir dès le lendemain; il accompagna la vicomtesse jusqu'au bas de ses six étages, et, donnant la main à Nélida pour l'aider à monter en voiture: «Je vais rentrer dans le temple, dit-il; l'esprit y est venu; mon travail est béni, ma destinée consacrée.»

Nélida rentra chez elle en proie à une grande agitation. Depuis le bal chez sa tante, depuis cette valse éperdue où le secret de sa jeunesse, échappé dans le trouble de ses sens, avait été recueilli par un homme qui allait devenir son époux, elle croyait avoir conçu pour cet homme un amour passionné, éternel. Tout ce qu'elle éprouvait à l'approche de Timoléon, le léger embarras d'une pudeur délicate, une reconnaissance naïve de ses soins, une admiration complaisante pour la supériorité de son esprit et les agréments de sa personne; toutes ces sensations confuses étaient si nouvelles, si délicieuses, que Nélida ne doutait pas que ce ne fussent là les émotions profondes d'une âme pénétrée d'amour. Le charme des confidences et les discours artificieux de mademoiselle Langin entretenaient son erreur. Elle songeait aussi, avec ravissement, à la vie poétique qu'elle allait mener. Elle se représentait l'antique château en Bretagne, que Timoléon décrivait si bien; les vastes landes de bruyères roses, les roches druidiques, les courses à cheval à travers la contrée sauvage, le long des falaises retentissantes, sous l'escorte d'un noble cavalier qui lui parlait le langage sérieux et doux de la foi jurée et du légitime amour. Se sentant attachée déjà par les liens d'une sympathie réciproque, elle était charmée, confiante, calme, et n'imaginait pas qu'il pût exister sur la terre de tendresse plus vive et de félicité plus grande que la sienne.

Et tout à coup, c'est une autre pensée qui se lève dans son âme; c'est une autre préoccupation qui l'absorbe, une autre destinée qui l'intéresse. C'est l'atelier du peintre, et non plus le château du grand seigneur, qui attire son imagination et la retient captive; c'est Guermann et non plus Timoléon, dont elle voit l'image à ses côtés!

Ô passion, passion, force impitoyable qui nous entraîne et nous brise! souffle embrasé qui nous pousse à travers la vie dans un tourbillon de douleurs et de joies inconnues au reste des hommes! amour, désir, ambition, génie, quel que soit le nom qu'on te donne, aigle ou vautour jamais rassasié! heureux les mortels dont tu n'as pas daigné faire ta proie! heureux les pacifiques qui n'ont point senti ton approche! Heureuse, entre toutes, la femme qui n'a jamais ouï le frémissement de tes ailes menaçantes agiter l'air au-dessus de sa tête!