IX
Le lendemain, vers la chute du jour, Guermann entrait dans le petit salon que madame d'Hespel appelait son atelier. C'était une pièce tendue de satin vert, éclairée par le haut, encombrée de prétendus objets d'art et d'une multitude d'ustensiles, aussi élégants qu'incommodes, qui servaient à la vicomtesse dans l'exercice de son talent de peinture.
—Vous me prenez en flagrant délit, s'écria-t-elle en voyant Guermann, et dans mon costume d'artiste.
C'était une façon détournée de lui faire remarquer ses bras nus encore bien conservés, sa taille bien prise dans une robe juste en cachemire feuille morte, et son tablier de dentelle noire coquettement relevé comme celui d'une soubrette de théâtre.
—Vous allez dédaigner mes oeuvres, continua-t-elle, car vous autres peintres d'histoire, comme on dit, vous faites fi du genre. J'avais commencé l'huile il y a trois ans; mais franchement, cela sent trop mauvais, c'est trop sale. J'ai préféré l'aquarelle, et je crois avoir été à peu près aussi loin que possible dans l'arrangement des intérieurs. Or, mieux vaut la perfection dans un petit genre que la médiocrité dans un grand, n'est-il pas vrai?
—Sans aucune espèce de doute, dit Guermann qui souriait imperceptiblement.
—Tenez, mais soyez sincère, reprit la vicomtesse; je puis tout entendre; je n'ai pas l'ombre de vanité. Voici d'abord le Chien de la famille; c'est entièrement de mon invention; ce chien a une préférence pour le petit garçon que vous voyez là, et les autres enfants sont jaloux. N'est-ce pas que j'ai bien rendu ma pensée? Quel regard a la petite fille, surtout! Oh! ce n'est pas grand'chose, reprit-elle avec un peu d'humeur, voyant que Guermann n'ouvrait pas la bouche; il ne faut pas chercher là une scène épique; mais c'est naïf, c'est simple. Puis, voici le Retour du marin. J'ai fait cela à Dieppe; un peintre anglais a retouché la vague du premier plan qu'il trouvait trop bleue; mais il m'a assuré que les autres étaient excellentes, quoique ce fût mon début.
—Permettez-moi de vous dire que vous êtes une femme adorable, dit
Guermann en lui baisant la main.
La vicomtesse fut touchée.
—Oh! dit-elle avec une certaine émotion, c'est que je suis vraiment artiste, moi; j'ai souffert la persécution pour l'art. Mes amies trouvaient mauvais que je me livrasse autant à mon goût de peinture; elles prétendaient que cela m'entraînait à des relations peu convenables; elles m'ont même menacé de déserter mon salon. Mais j'ai fait tête à l'orage, et je suis parvenue à tout concilier, j'ai un jour spécial pour les artistes: le lundi. Je leur donne à dîner; le soir on chante, on dessine dans mes albums; quelquefois nous jouons des charades; c'est fort intéressant, et nous nous amusons beaucoup. Ceci, continua-t-elle, sans se douter le moins du monde qu'elle fût en ce moment plus impertinente que toutes ses amies, c'est la fille de mon jardinier qui m'apporte des roses dans une corbeille. Veuillez remarquer cette petite chenille verte; est-ce nature, cela? Mais il faut que vous m'aidiez à terminer la chèvre que j'ai mise pour remplir ce vide, à gauche; je n'ai jamais pu parvenir à faire son poil assez luisant.