Guermann s'assit de la meilleure grâce du monde et prit le pinceau de la vicomtesse.
—Venez voir, dit madame d'Hespel à Nélida qui entra au bout de quelques minutes, comme ce bon Guermann est obligeant. Le voilà qui fait merveille dans mon tableau. C'est admirable comme cette chèvre ressort à présent; il faut en convenir, je l'avais tout à fait manquée.
—Un peu de patience, madame la vicomtesse, dit Guermann sans se déranger de son travail; vous avez une telle finesse de pinceau qu'il m'est très-difficile de ne pas faire tache. J'en ai pour une heure, au moins. Me permettez-vous de m'établir là?
—Bien, bien, mon enfant, vous m'enchantez. Malheureusement je suis forcée de sortir, mais Nélida vous tiendra compagnie et je vous trouverai en rentrant. Vous dînez avec nous.
La vicomtesse, toujours affairée, sortit avec pétulance, laissant, de la meilleure foi du monde, mademoiselle de la Thieullaye et le jeune artiste dans un dangereux tête-à-tête.
—Trouvez-vous réellement ces compositions jolies? dit Nélida en s'asseyant sur un grand fauteuil en velours où la vicomtesse faisait poser son chien.
—Je trouve votre tante la personne la mieux intentionnée qu'il y ait au monde, répondit Guermann, et tout ce qui me rapproche de vous me semble l'oeuvre des dieux. Nous sommes des parias, continua-t-il comme en se parlant à lui-même et suivant le cours intérieur des réflexions que le babil inconsidéré de madame d'Hespel avait provoquées; je le sais. La société, dans son dédain superbe, nous traite comme de vils artisans qui trafiquent d'un morceau de marbre ou de quelques aunes de toile recouverte de couleur; elle se persuade que notre ambition suprême doit être d'obtenir les louanges des grands seigneurs blasés et d'amuser l'ennui des femmes nerveuses. Je n'ignore pas que, lorsqu'on a marchandé et payé le travail de nos mains (car lequel d'entre ces gens sans coeur imaginerait qu'il y a là une inspiration de l'âme?), lorsqu'on nous a jeté notre salaire, on se détourne de nous comme de gens sans aveu…
—Vous êtes injuste, dit Nélida, qui voyait les doigts du jeune artiste se crisper et son visage s'enflammer de colère.
—Ô Nélida! reprit-il en se levant et en jetant loin de lui le pinceau de madame d'Hespel, ils nous dédaignent, ils nous méprisent; mais qu'importe! L'art est grand, l'art est saint, l'art est immortel. L'artiste est le premier, le plus noble entre les hommes, parce qu'il lui a été donné de sentir avec plus d'intensité et d'exprimer avec plus de puissance que nul autre, la présence invisible de Dieu dans la création. Il exerce ici-bas un sacerdoce outragé, mais auguste. C'est à lui seul que la Divinité sourit dans l'harmonie des mondes; lui seul a le secret de l'infinie beauté. Les transports de son âme ravie sont le plus pur encens que le Créateur voie monter de la terre vers le ciel.
Guermann marchait à grands pas dans la chambre. Nélida le suivait des yeux, alarmée de l'état violent où il semblait être, mais dominée, fascinée, en quelque sorte, par sa parole enthousiaste qu'elle ne comprenait qu'à demi. Le jeune artiste déclama encore longtemps sur ce ton. Il avait une sorte d'irritabilité nerveuse et une verve de colère qui, par moments, touchaient à l'éloquence. Prompt à saisir tout ce qui caressait l'orgueil qui faisait le fond de sa nature, il avait accueilli avec ardeur, en ces dernières années, les théories qu'une école célèbre prêchait à la jeunesse. Les opinions saint-simoniennes avaient trouvé en lui un fervent adepte. Tout le temps que lui laissait l'exercice de son art, il le consacrait à suivre les prédications et à se pénétrer des doctrines du nouvel évangile. Cette glorification de la beauté et de l'intelligence, cet appel à la femme inconnue que chacun espérait en secret rencontrer, cette réhabilitation de la chair, pour me servir de l'expression consacrée, tout cela était bien fait pour séduire de jeunes hommes dans la première fougue des ambitions et des voluptés. Guermann surtout, dont aucune étude solide ne prémunissait l'esprit et qu'aucune influence modératrice n'avertissait dans ses écarts, se jeta avec ivresse dans le torrent d'idées fausses et vraies, rationnelles et insensées, qui, à cette époque, faisaient irruption dans la société. Il lut, il écouta, il accepta tout au hasard, pêle-mêle, sans choix, sans contrôle, parce que tout flattait ses penchants désordonnés; et il arriva en peu de temps, non à une conviction sérieuse et sincère, mais au sentiment âpre et maladif des inégalités sociales et des préjugés iniques qui se dressaient contre lui.