Se voyant écouté avec un mélange de crainte et de surprise bien fait pour charmer sa vanité, Guermann, dans les fréquents tête-à-tête qui se succédèrent, rappela souvent le sujet favori de ses improvisations, et développa à Nélida, en voilant ce qui aurait pu inquiéter ses croyances et surtout ses chastes instincts, l'ensemble de la doctrine saint-simonienne: jetant ainsi dans l'esprit de la jeune fille une perturbation qui favorisait le trouble chaque jour croissant de son coeur.
Madame d'Hespel, incapable de s'amuser longtemps d'une même chose, avait laissé là les pinceaux pour une oeuvre de charité dont elle se faisait fondatrice. Elle était tout le jour hors de chez elle et ne s'occupait plus de Guermann, ni même de Nélida, à qui sa position d'accordée interdisait les visites et les réunions du soir. Ainsi les deux jeunes gens, par un hasard étrange, se trouvaient livrés à eux-mêmes, et se voyaient dans une intimité constante avec la liberté la plus entière, sans que personne au monde pût songer à le trouver mauvais. Guermann prenait un plaisir extrême à initier Nélida aux mystères de l'art et aux premiers éléments des théories, sociales. L'exquise organisation de la jeune fille la rendait aussi apte au sentiment de la beauté dans la forme qu'à la perception des vérités abstraites. Comme nous l'avons dit, c'était un monde nouveau qui se découvrait à ses yeux, un temple dont les portes d'ivoire s'ouvraient, comme par magie, à la parole du jeune lévite. Elle n'avait aucune défiance, et comment en aurait-elle eu? Guermann parlait et appliquait à son art le langage mystique des croyants. Le beau, selon lui, c'était Dieu; l'art était son culte; l'artiste son prêtre; la femme aimée, c'était la resplendissante Béatrix, pure et sans tache, qui guide le poëte à travers les régions célestes.
Le profond respect qu'il gardait dans ses libres tête-à-tête avec Nélida, l'intérêt en apparence étranger qui les animait, aveuglaient la jeune fille et la rassuraient de plus en plus sur la nature d'un sentiment qu'elle n'avait pas vu naître sans effroi; ou plutôt elle ne pensait plus à s'en rendre compte; elle ne sentait pas le progrès envahissant que Guermann faisait dans son coeur. Le voyant chaque jour, elle n'avait pas le temps de s'apercevoir combien sa présence lui était devenue nécessaire. En acceptant tacitement le rôle de Béatrix dont il l'avait revêtue, elle ne songeait pas qu'elle s'engageait et liait en quelque sorte sa destinée à celle d'un homme dont ne la rapprochaient ni les liens du sang, ni même les rapports sociaux. Elle oubliait tout doucement Timoléon en croyant ne faire que l'attendre. Le langage de Guermann était d'ailleurs à tel point différent, elle était entrée avec lui dans un ordre d'idées si supérieur, qu'aucune comparaison ne pouvait se présenter à son esprit; aucun rapprochement n'était possible. Elle ignorait même si Guermann était instruit de son prochain mariage; jamais leur entretien ne se rapportait à la vie réelle. Le jeune artiste, enthousiaste et inspiré, l'avait ravie avec lui dans les sphères idéales, et semblait craindre d'en redescendre. Mais le jour n'était pas loin où ils allaient tous deux en être précipités.
X
Un jour Guermann était seul avec Nélida dans l'atelier de madame d'Hespel. Il lui montrait une série de dessins d'après les stances du Vatican, et la jeune fille écoutait, attentive et charmée, ce qu'il lui racontait de l'existence pleine, féconde, épanouie et glorieuse de Raphaël Sanzio, de ce fils d'un ange et d'une Muse, comme on l'a si bien nommé. Elle s'étonnait avec candeur de l'amour du sublime artiste pour une femme sans talent et sans vertu, pour une fille du peuple à l'esprit inculte, pour une Fornarina et ne trouvait pas que Guermann en parût assez surpris. Il se gardait bien pourtant de lui dire toute sa pensée. Il ne lui disait pas surtout ce qu'il y avait d'assez semblable peut-être dans sa propre vie; tant il est impossible qu'un peu de duplicité ne se mêle pas toujours aux rapports les plus purs entre l'homme, cet être fort et avide qui convoite et saisit hardiment toute joie dans toute fange, et la femme, belle aveugle aux yeux ouverts, qui passe à travers les réalités du monde en croisant sur sa poitrine les plis de son voile. Comme ils étaient là tous deux, elle penchée sur ces nobles fantaisies, sur ces créations quasi divines du maître par excellence, lui, assis à ses côtés, tournant lentement les feuillets, on apporta à Nélida une lettre que lui envoyait sa tante. Elle reconnut l'écriture et pâlit. Destin bizarre! et pourtant c'était son jeune fiancé, c'était l'époux de son choix qui lui écrivait! Elle brisa le cachet d'une main tremblante, et, pendant que Guermann suivait sur son visage les traces d'une émotion visible, elle lut ce qui suit:
«Madame votre tante veut bien me permettre, mademoiselle, de vous annoncer, sans son intermédiaire, une nouvelle qui me rend le plus fortuné des hommes: l'absurde procès qui menaçait de me retenir ici vient de se terminer par une transaction. Je pars après-demain; j'accours me prosterner à vos pieds et vous demander de hâter le jour où vous daignerez quitter votre nom pour le mien, votre demeure pour la mienne, et où il me sera permis de dire à la face du ciel l'amour tendre, respectueux et dévoué qui m'attache à vous.»
Nélida n'acheva pas. Ses paupières se couvrirent d'un nuage; sa main laissa échapper la lettre. Guermann s'en empara et la dévora d'un regard. Hors de lui, emporté par la passion, par le désespoir, il saisit la jeune fille demi-morte, et imprima sur ses lèvres un baiser ardent. Elle voulut s'arracher à ses bras, il la retint:
—Tu m'aimes, s'écria-t-il; je le sais, je le vois, je le sens au plus profond de mon coeur, tu m'aimes. Les insensés! ils t'arrachent à moi, au seul homme qui sache te comprendre! Pauvre enfant! Eh bien! va; obéis à leur loi brutale. Donne à ton mari, donne au monde, tes jours et tes nuits, ta volonté contrainte et ta parole glacée. Tu ne saurais leur donner ton âme; elle m'appartient; j'y régnerai malgré les hommes, malgré toi-même. Je ne te verrai plus, mais tu es à moi pour l'éternité. Adieu, Nélida, adieu!
Et il disparut, laissant la jeune fille éperdue, immobile, frappée de stupeur.
—Guermann! Guermann! s'écria-t-elle enfin, en revenant à elle.