Et ce nom, ainsi prononcé, lui révéla le mystère de son propre coeur. Plus de doute, elle aimait; elle aimait passionnément, profondément. Il le savait; il l'avait dit; elle lui appartenait. Le baiser qu'elle sentait encore à ses lèvres y laisserait une trace ineffaçable; c'était le sceau d'une union que personne ne pouvait plus rompre. Elle le croyait, elle le sentait ainsi, la candide enfant. Les droits de Guermann lui paraissaient absolus désormais. Elle n'imaginait pas qu'elle pût sans crime se donner à un autre.
Tout le reste du jour et une partie de la nuit, elle les passa dans une agitation et un trouble qui ressemblaient à la folie. Puis, ainsi qu'il arrive dans les crises de la jeunesse, l'excès de l'émotion produisit l'accablement; la nature reprit ses droits; Nélida s'assoupit et reposa pendant plusieurs heures. À son réveil, sa tête était rafraîchie, ses idées étaient lucides; elle éprouvait le sentiment d'un captif qui voit tomber ses chaînes à ses pieds; elle était résolue, quoi qu'il dût en advenir, de retirer sa promesse, de rompre son mariage, malgré les prières, les reproches, l'éclat, le scandale.
—Ne suis-je donc pas libre? se dit-elle. Qui pourrait me forcer à un mariage devenu contraire à l'honneur? J'aime un homme digne de tout mon amour, un homme qui n'est pas mon égal suivant le monde, mais qui est mon supérieur devant Dieu; car son âme est plus noble, sa vertu plus grande, son intelligence plus vaste que la mienne. J'aime un homme de génie, je suis aimée de lui, et je pourrais hésiter un instant? Ô Jésus! ô fils de Marie! s'écria-t-elle en se jetant à genoux la face dans ses mains, je saurai suivre votre divin exemple. Vous n'avez point recherché les grands de la terre pour en faire vos amis et vos disciples; vous n'avez chéri que les pauvres et les opprimés. Vous nous avez enseigné qu'à vos yeux il n'y avait d'autre rang, d'autre privilège que ceux d'une conscience plus pure et d'une charité plus ardente. Quelle gloire, d'ailleurs, et quelle félicité comparables à celle de pouvoir tout donner, tout sacrifier, tout fouler aux pieds, pour un grand coeur en butte aux traverses et aux épreuves d'un injuste sort!
Et alors la jeune enthousiaste se figurait ses luttes avec la famille et le monde sous des couleurs héroïques; elle se voyait condamnée par l'opinion, délaissée par ses amis, allant à la solitude avec son époux, ne vivant que pour lui, l'encourageant d'une parole, le récompensant d'un sourire, priant, travaillant à ses côtés. Elle subissait sans le savoir la séduction la plus irrésistible pour les grandes âmes: la séduction du malheur. Quand le tentateur s'adresse à de nobles filles d'Ève, ce n'est ni la curiosité, ni l'orgueil, ni la volupté qu'il excite en elles et qu'il flatte de promesses décevantes; il ne leur montre ni les royaumes de la terre, ni la science des enfers, ni les trônes du ciel; mais au loin, sous un sombre horizon, un exil désolé où gémit, seul et triste, un malheureux, un coupable peut-être. Et la fille d'Ève, généreuse imprudente, quitte aussitôt les bosquets parfumés et la conversation des anges; elle sort du paradis terrestre, sans regret, sans effort; elle va trouver celui dont la lèvre maudit l'existence et dont le coeur ne connaît point la joie, pour souffrir avec lui, pour le plaindre ou pour le consoler.
Entre une résolution énergique et son exécution, il y a tout un monde d'incertitudes et de défaillances. Lorsque Nélida, calme, forte, décidée à tout braver, mit son chapeau et sa mantille sous prétexte d'aller, comme elle le faisait souvent, chez mademoiselle Langin, dont la demeure touchait la sienne, elle se sentit frissonner des pieds à la tête. Ce qui lui était apparu quelques minutes auparavant comme un acte héroïque prenait maintenant à ses yeux l'aspect d'une faute honteuse. Cette sortie furtive, pour aller où? trouver un jeune homme chez lui, lui dire, elle, la fière, la réservée Nélida, qu'elle l'aimait et qu'elle voulait devenir son épouse… Il y avait là de quoi ébranler l'audace la plus intrépide. Après une demi-heure passée dans une inertie douloureuse, elle défaisait machinalement les attaches de son chapeau et résolvait d'attendre encore, de remettre au lendemain… quand le bruit d'une voiture de poste qui entrait dans la cour la fit tressaillir. Pensant que c'était peut-être M. de Kervaëns, et ne pouvant soutenir l'idée d'affronter sa présente, elle courut mettre le verrou à la porte qui communiquait avec l'appartement de madame d'Hespel, et se précipita dans un petit escalier de service qui aboutissait sous la voûte. Le visage caché sous un voile épais, la taille dissimulée dans les plis de sa longue mantille, elle franchit le seuil de la porte cochère encore ouverte, et marcha d'un pas rapide sur le trottoir boueux et glissant de la rue. Sans lever les yeux, sans regarder autour d'elle, elle traversa la place et entra dans les Tuileries. Cinq heures sonnaient à l'horloge du château. Une brume blafarde enveloppait le jardin; les marronniers étendaient dans l'espace leurs rameaux noirs et rugueux; de distance en distance, une statue morne marquait sa rude silhouette dans les vapeurs de l'atmosphère, que teignaient d'une lueur rougeâtre les obliques rayons d'un soleil mourant. La pâle et tremblante jeune fille glissait comme un fantôme à travers le brouillard humide, sous les arbres immobiles et dépouillés. Son sang bouillant dans ses veines la rendait insensible au froid de la brume qui perçait lentement sa mantille de soie. Son cerveau troublé ne lui laissait plus voir les objets que dans un vague fantastique. Elle arriva ainsi, obéissant à une impulsion instinctive plutôt qu'à une volonté dont elle eût conscience, jusqu'à l'étroite allée de la rue de Beaune. Elle s'y jeta brusquement, et, de peur d'avoir à répondre au concierge, monta rapidement l'escalier. Mais bientôt, par un de ces retours subits, connus seulement de ceux qui ont été le jouet des passions, elle s'arrêta; la force impétueuse qui l'avait poussée fléchit encore; une affreuse lueur de raison lui vint; renonçant aussitôt à son dessein, elle saisit la rampe et s'y cramponna avec force. Déjà elle posait le pied sur la première marche pour redescendre, lorsqu'elle entendit à l'étage inférieur un bruit de pas. Se figurant, dans le désordre de son esprit, qu'elle allait se trouver face à face avec quelqu'un qui l'avait suivie, avec M. de Kervaëns peut-être, une terreur panique s'empara d'elle. Elle reprit sa course insensée, monta encore deux étages, et, se jetant contre une porte qu'elle crut reconnaître, elle tira avec violence le cordon de sonnette.
—Qui demandez-vous, madame? dit une voix très-douce qui ne lui était pas étrangère.
—L'atelier de M. Régnier, dit Nélida.
—Vous vous êtes trompée d'un étage, reprit la jeune fille qui ouvrait et dont Nélida aperçut avec une vague épouvante, à la faible lueur du jour tombant, la riche chevelure noire et le visage vermeil. L'atelier est au-dessus; mais c'est ici que nous demeurons, ajouta-t-elle, et si vous désirez voir M. Régnier, il ne va sans doute pas tarder, car nous dînons à cinq heures.
Puis, sans attendre de réponse, la jeune fille fit entrer mademoiselle de la Thieullaye dans une petite chambre à coucher.
—Ah! c'est vous, mademoiselle, s'écria-t-elle en avançant à Nélida une chaise de maroquin qu'elle débarrassa de son ouvrage; pardon, je ne vous avais pas reconnue tout d'abord. Mais seriez-vous malade? continua-t-elle, voyant que Nélida oppressée ne pouvait articuler une parole. Vous vous serez essoufflée à monter trop vite. Voulez-vous un peu de fleur d'oranger?