—De qui parlez-vous? dit Nélida qui sortait d'une longue distraction.
Madame Zepponi? Voici la première fois que j'entends ce nom.

—Vraiment? dit M. de Verneuil d'un air incrédule; mais c'est impossible.

—Je vous assure que je n'ai jamais entendu parler d'une marquise
Zepponi.

—Alors, je ferais aussi bien de me taire; mais non; vous êtes une femme raisonnable, il est bon que vous soyez prévenue; n'allez pas me trahir, au moins. Puisque Timoléon ne vous a rien dit, c'est qu'il avait ses motifs, apparemment.

Nélida gardait le silence. M. de Verneuil, tout en jouant avec une branche de jasmin qui s'avançait au-dedans de la croisée, et en la faisant passer et repasser doucement sur les doigts de madame de Kervaëns, reprit ainsi:

—La marquise, ou, pour parler comme ces Italiens, la Zepponi, est une Sicilienne célèbre par sa beauté et par ses amours. Plusieurs imbéciles se sont fait tuer pour ses beaux yeux, ce qui lui a donné un fameux relief, comme vous pouvez croire. Lors de son dernier voyage en Italie, Timoléon a eu avec elle une aventure dont j'ignore les détails, mais qui a fait un bruit de tous les diables. Cette aventure n'a pas tourné à la satisfaction de mon cousin. La marquise, après lui avoir fait des avances monstrueuses, dit-on, l'a planté là sans couronner sa flamme (style de l'empire), pour un petit prince régnant sur dix pieds carrés en Allemagne. La belle et le souverain voyagent depuis deux ans dans toute l'Europe; mais les voici qui se brouillent à Londres. La marquise retourne seule en Italie, et, je ne sais par quel hasard ou plutôt par quel infernal stratagème elle débarque à Cherbourg et vient passer une semaine chez son amie, madame Lecouvreur, à trois lieues d'ici. Il est évident pour moi qu'elle y arrive avec l'espoir de reprendre Kervaëns dans ses filets. Elle aura entendu parler de vous. Vous lui paraissez valoir la peine qu'on vous supplante. La rusée comédienne voudrait bien se divertir à vos dépens. La voilà déjà en pleine manoeuvre avec Timoléon qu'elle a rencontré à la chasse, toujours par hasard. Mais tenons ferme, cousine, nous n'avons rien à craindre de personne. En apercevant une grosse larme qui roulait le long de la joue pâle de Nélida, M. de Verneuil s'interrompit..

—Ah! je vous demande pardon, ma chère cousine, lui dit-il, en lui serrant la main; je vous fais de la peine. Ce n'était pas mon intention, assurément. Comment pouvais-je imaginer que vous alliez prendre cela au sérieux?

—Vous ne me faites aucune peine, dit Nélida, en retenant ses larmes; je sais que c'est une plaisanterie.

—D'ailleurs, vous n'êtes pas jalouse; vous avez bien trop d'esprit pour cela, reprit M. de Verneuil. Nous vous avons tous admirée sous ce rapport; car enfin vous auriez pu fort bien vous dispenser de recevoir à domicile une ancienne maîtresse de votre mari et de la traiter en amie intime. Mais c'est très-fier, très-dédaigneux; j'aime cela, moi!

—Que voulez-vous dire? reprit Nélida en relevant la tête et en fixant sur M. de Verneuil ses beaux yeux humides.