—Mais ma tante, je ne veux pas me séparer de lui, et je sais qu'il ne peut pas quitter Kervaëns avant l'hiver.

—La belle séparation vraiment, quatre mois! Je ne te croyais pas si tourterelle. D'ailleurs, entre nous, si tu es amoureuse de ton mari, quitte-le un peu, par coquetterie; dix-huit mois de tête-à-tête, c'est absurde, et je ne conçois pas que Timoléon n'ait pas déjà fait mille folies à un tel régime. Si tu veux prolonger cette lune de miel déjà si prolongée, il faut te renouveler, devenir une autre femme. Quand ton mari te retrouvera à Paris, entourée, à la mode, il sera flatté, peut-être un peu inquiet; il voudra te disputer aux autres, cela stimulera son amour-propre…

—De grâce, ma tante, ne parlez pas ainsi, interrompit Nélida, vous me faites mal. Je vous remercie de votre intérêt, mais je reste.

—Soit, reprit la vicomtesse un peu piquée; seulement je te prédis que tu t'en repentiras.

Cette conversation laissa à madame de Kervaëns une impression pénible. Bien qu'habituée à l'étourdi babil de sa tante, elle demeura cette fois sous le coup d'une appréhension singulière. Le ton d'assurance avec lequel la vicomtesse lui avait dit: «Tu t'en repentiras,» lui faisait froid au coeur. C'était la première fois qu'elle entrevoyait, dans une possibilité lointaine, que Timoléon pourrait cesser de l'aimer. Il avait approuvé la proposition de madame d'Hespel; il partageait donc les idées de la vicomtesse. Mais aussitôt Nélida se rappela que sa tante la croyait ennuyée, et que son mari avait dit: Il serait tyrannique à moi de la retenir. C'était par bonté, par sollicitude, que Timoléon consentait à la voir s'éloigner. Se reprochant d'en avoir douté un instant, elle reprit pendant quelques jours sa sérénité passée.

XII

Une après-midi, tout le monde était allé à une chasse à courre dans les environs de Dol. Nélida, après avoir vu partir les chasseurs, était rentrée au salon. Sans aucun nouveau motif de chagrin, elle était préoccupée, distraite, et ne songeait point à remonter dans ses appartements. Depuis quelque temps, elle négligeait de visiter l'hospice et l'école qu'elle avait fondés à son arrivée dans le pays. La tristesse comprime les élans de l'âme, et, si elle n'y éteint pas la bonté, du moins elle lui ôte sa vigueur et son rayonnement. Madame de Kervaëns passa la matinée un livre à la main, sans lire, assise à une fenêtre ouverte, d'où son regard plongeait dans la longue avenue que Timoléon, resté le dernier, avait prise pour rejoindre la chasse. Les murs de Kervaëns n'avaient pas moins de huit pieds d'épaisseur, et Nélida avait adopté l'une des croisées du salon pour s'y faire une petite retraite où, à la faveur d'un paravent en bambou garni de plantes grimpantes, elle était tout à la fois présente et isolée au milieu de la compagnie. Le bruit d'un cheval au galop la tira de sa rêverie. M. de Verneuil entrait dans la cour. C'était un cousin de Timoléon vieux garçon, d'humeur philosophique, d'excellent coeur, d'esprit insouciant, de manières courtoises et de parole inconsidérée, pour qui Nélida avait assez d'amitié, et qui lui témoignait le plus grand respect.

—J'accours par ordre marital, ma belle cousine, dit-il en sautant à bas de son cheval avec la souplesse d'un jeune homme de vingt ans; mais ne vous alarmez pas, ce n'est rien de grave. Je viens seulement vous prier de mettre vos plus beaux atours pour le dîner et de commander à Carlier qu'il prépare la chambre Dauphine. Nous avons grande réception: la marquise Zepponi, rien que cela!

M. de Verneuil s'était approché de la fenêtre, et, s'appuyant sur le jasmin d'Espagne qui la tapissait, il prit la main de Nélida qu'il porta à ses lèvres.

—Vous êtes belle comme un ange aujourd'hui, chère cousine, reprit-il, tant mieux. Comme elles vont toutes enrager, ces prétendues jolies femmes! Vous mettrez une robe blanche, n'est-ce pas? et ce petit voile de dentelle qui vous donne l'air d'une madone… il faut que ma cousine me fasse honneur, ajouta-t-il en regardant Nélida avec tendresse; d'ailleurs il s'agit de livrer bataille. Il faut que votre amie Hortense et votre ennemie la marquise Zepponi restent sur le carreau.