De son côté, Nélida ne restait pas oisive. Laissée maîtresse de l'emploi de ses revenus par Timoléon, qui avait en tout des façons de grand seigneur, elle s'était enquise des misères à soulager, et s'était rapprochée, avec une intelligente sollicitude, de cette population rude et sauvage, mais belle et honnête, qui l'entourait. Ainsi éloignée du monde, dans ce beau lieu d'une mélancolie fière si conforme à la disposition de son âme, charmée de voir son mari toujours actif, toujours satisfait, elle venait de passer dix-huit mois sans un nuage. Le nom de Guermann n'avait jamais été prononcé à Kervaëns. Nélida commençait là une existence nouvelle sur laquelle ses chagrins passés jetaient à peine une ombre légère. Les journées s'écoulaient vite, remplies par de bonnes oeuvres et des promenades variées. Les rapports des ouvriers, de nouveaux projets d'embellissement soumis à son approbation, des légendes bretonnes et des anecdotes de famille, que Timoléon contait avec verve et plaisir, abrégeaient les soirées. Elle ne doutait pas que son mari et elle n'eussent absolument les même goûts, les mêmes besoins; et, certaine que les mêmes choses les rendraient toujours heureux, elle se félicitait d'avoir échappé, comme par miracle, à l'empire d'une passion funeste, pour trouver dans l'union la mieux assortie un bonheur facile et inaltérable.
Au moment où nous reprenons cette histoire, l'aspect de Kervaëns avait changé. Timoléon, qui s'était refusé à voir personne tant que ses écuries, ses équipages de chasse et sa livrée, n'avaient pas été au grand complet, venait de conduire Nélida dans le voisinage. Des lettres étaient parties dans toutes les directions pour inviter ses amis à passer la belle saison en Bretagne. La vicomtesse d'Hespel, mademoiselle Langin, devenue baronne de Sognencourt, et une foule d'autres amis plus ou moins intimes, étaient accourus. C'était, dans le château et dans le parc, un retentissement perpétuel de fanfares, de sérénades; on ne voyait que troupes bruyantes se rassemblant pour la chasse, pour la pêche, pour des repas transportés à grands frais dans des sites pittoresques. On s'apprêtait à jouer la comédie. Timoléon était radieux. Nélida essaya de partager sa joie; mais bientôt elle ne se sentit pas à sa place dans ces divertissements qui se succédaient sans relâche; elle se prit à regretter sa solitude, et peu à peu, sans qu'il y parût, sous un prétexte ou sous un autre, elle s'exempta des parties soi-disant champêtres, et ne se fit plus voir qu'aux heures où sa présence était indispensable. Timoléon ne s'en aperçut pas autant qu'elle l'aurait cru; il professait d'ailleurs pour la liberté de chacun un respect qui n'était autre chose qu'une indifférence courtoise; et quand il avait baisé la main de sa femme, en lui demandant si elle serait de la chasse ou de la promenade, et qu'elle avait dit non, il n'insistait pas, et la quittait sans même savoir la cause de son refus.
À Kervaëns comme à Paris, la belle Hortense était reine des fêtes. Cinq fois par jour, elle changeait de toilette. On la rencontrait le matin, dans les allées du bois, en peignoir blanc, répétant un rôle; à déjeuner, on la voyait paraître dans le plus savant négligé. Plus tard, elle serrait sa taille de guêpe dans une amazone à queue traînante et s'élançait, cravache levés, sur une jument intrépide, défiant les plus hardis cavaliers à des témérités périlleuses. Le soir, parée, décolletée, elle valsait, chantait des romances, ou même, sans se faire trop prier, des chansons quelque peu égrillardes; faisait-il clair de lune, elle jetait sur ses blanches épaules une mantille espagnole, et proposait des promenades dans le parc, pour lesquelles on briguait l'honneur de lui donner le bras. Ainsi, toujours coquette, toujours sous les armes, elle tenait les hommes qui se disputaient ses bonnes grâces dans une rivalité active et une piquante incertitude, affublait son mari de mille ridicules, se moquait à outrance de toutes les provinciales qui osaient paraître à Kervaëns et savait toujours garder avec Timoléon une nuance de flatterie déférente qui contrastait avec les airs mutins qu'elle prenait pour se faire obéir des autres, et à laquelle M. de Kervaëns n'était point insensible.
Plus d'une fois Nélida ressentit un grand malaise dans ces conversations légères où sa présence apportait toujours un peu de gêne. Plus d'une fois, en voyant Timoléon prendre un plaisir très-vif aux saillies impertinentes et aux équivoques peu voilées de madame de Sognencourt, elle sortit du salon les larmes aux yeux. M. de Kervaëns ne trouvait plus, ne cherchait plus l'occasion de causer seul avec sa femme. Il prodiguait ces soins et ces attentions qu'elle avait reçus comme des marques d'amour, non seulement à la baronne, mais encore à toutes les femmes invitées aux fêtes de Kervaëns. De vives atteintes de tristesse révélèrent à Nélida un changement qu'elle ne définissait pas bien; aucun soupçon pourtant n'entra dans son coeur; mais, commençant à craindre que le sérieux de son esprit ne fût beaucoup moins du goût de Timoléon que les grâces sémillantes de la baronne, elle se prit à envier la futilité et la verve railleuse d'Hortense comme des dons qui l'eussent rendue plus aimable aux yeux de son mari.
Trop fière et trop vraiment bonne pour vouloir troubler aucune joie par une présence chagrine, elle redoublait d'efforts pour cacher la mélancolie qui pénétrait de jour en jour plus avant dans son coeur: vains efforts dont elle se soulageait quand arrivait la fin de la soirée, et que, seule dans sa chambre, elle pouvait pleurer en liberté et s'abandonner sans contrainte à sa tristesse.
La vicomtesse d'Hespel, dont l'affection pour sa nièce était, sinon bien éclairée, du moins très-sincère, s'aperçut de l'altération de son humeur, et, l'attribuant avec sa perspicacité habituelle à l'ennui d'un trop long séjour en province, elle vint un matin annoncer à Nélida qu'elle partait sous deux jours pour Paris et voulait l'emmener avec elle.
—M'emmener? dit madame de Kervaëns avec une profonde surprise.
—Oui, mon enfant, reprit la vicomtesse, tu dois en avoir bien assez de ta Bretagne bretonnante, depuis dix-huit mois que tu y végètes. Il faut revenir à Paris. Je te servirai de chaperon pendant quelques mois encore, et nous nous amuserons autrement qu'ici, malgré ce train de prince que vous y menez. On a beau faire, la campagne est toujours la campagne.
—Je vous assure, ma tante, que je ne m'ennuie pas du tout.
—Petite hypocrite! Ton mari est de meilleure foi. Je lui ai confié mon projet, et il m'a remerciée en me disant qu'en effet, puisque tu n'aimais ni la chasse, ni la comédie, ni aucun des plaisirs de la vie de château, il serait tyrannique à lui de te retenir ici. C'est la perle des maris que Timoléon.