Le père Aimery fit un discours obséquieux où il exalta les vertus chevaleresques héréditaires dans la famille de l'époux, et les grâces chrétiennes qui, de mère en fille, avaient orné la maison de l'épouse.

—Sont-ils heureux, ces gens riches! dit une femme du peuple à son voisin en voyant mademoiselle de la Thieullaye monter en voiture.

—Pas tant que nous le croyons souvent, répondit un homme en blouse.

Nélida se retourna vivement et chercha d'où partait cette voix qu'elle crut reconnaître. Le soir même, l'honnête François recevait par la poste, dans sa mansarde de la rue Saint-Étienne-du-Mont, un coupon de 200 fr. de rente avec ces mots tracés d'une écriture fine et agitée:

«Une personne que vous avez sauvée d'un coupable égarement vous demande de ne pas refuser cette petite somme qui vous aidera à soutenir votre famille. Dites à votre mère de bénir la nouvelle épouse; recommandez à vos enfants de prier pour elle.»

TROISIÈME PARTIE

XI

Le château de Kervaëns était situé sur le sommet d'un plateau d'où la vue embrassait un horizon sans limites. D'un côté, ce plateau s'abaissait insensiblement, durant l'espace de deux lieues, jusqu'aux portes de Dol; de l'autre, il descendait par une pente assez brusque jusqu'à la mer, dont l'on entendait, par les gros temps, le flot courroucé mugir contre la falaise.

Cette antique résidence des sires de Kervaëns avait un aspect imposant, plutôt par la solidité et le ton sévère du granit grisâtre et du schiste noir dont elle était bâtie que par la beauté du style. Soit que sa masse énorme fût le résultat de constructions successives, soit qu'elle appartint à cette époque de transition où les caractères des deux architectures romane et gothique se mêlaient encore et semblaient ne pouvoir se dégager dans la pensée de l'artiste, il n'y avait point d'unité dans les détails de ce grand ensemble. C'était un carré épais, flanqué çà et là de tours rondes ou donjons, couronné de mâchicoulis et percé de jours réguliers, dont les uns conservaient encore le cintre un peu surbaissé, tandis que d'autres s'ouvraient déjà en ogives hardies. De larges douves sèches, où paissaient des daims et des chevreuils, entouraient la cour principale; l'avant-cour était plantée d'ifs séculaires, arrivés, dans un terrain qui leur était particulièrement favorable, à un développement prodigieux. L'attitude immobile et grave de ces arbres, rangés avec symétrie sur deux lignes comme une garde d'honneur, tranchait fièrement les abords du château d'avec le reste du paysage, et semblait commander le respect à quiconque approchait de la demeure féodale. Cette première enceinte était fermée par une grille à l'écusson de Kervaëns, d'où partait une longue avenue droite qui suivait le tracé d'une ancienne voie romaine, et conduisait, à travers des champs de blé noir, jusqu'à la route de Dol.

De l'autre côté du château, un bois de chênes traversé par un ravin profond, non loin duquel gisaient plusieurs de ces roches gigantesques que l'on croit avoir servi au culte des druides, formait, à l'aide d'espaces habilement ménagés, de perspectives bien ouvertes, d'allées sablées et de petites habitations jetées avec art sur des pentes gazonneuses, un parc d'une beauté rare et de proportions grandioses. Timoléon avait dépensé des sommes considérables pour rendre à la demeure de ses ancêtres un peu de sa splendeur d'autrefois. L'orgueil de son nom lui tenait fortement à coeur; et le seul intérêt sérieux, le seul désir persévérant qui lui restât, au lendemain d'une jeunesse saturée de plaisirs, c'était de reprendre, autant que les circonstances le permettraient, la grande existence de ses pères, et de ressaisir, à force d'argent et d'habileté, la domination presque souveraine qu'ils avaient exercée jadis sur toute la contrée. L'année qui suivit son mariage avec mademoiselle de la Thieullaye fut uniquement employée à meubler avec magnificence, en suivant les traditions du pays et de la famille, les vastes salles de Kervaëns, dont les voussures à rinceaux, les piliers massifs, les balustrades découpées à jour, les boiseries sculptées et les hautes cheminées à manteaux en pointe, se prêtaient merveilleusement à un système de décoration noble et riche. Chaque jour on voyait arriver des tableaux restaurés, des meubles rares, des caisses remplies d'antiquités celtiques ou romaines, que Timoléon faisait rechercher de tous côtés. Il allait lui-même fréquemment à Paris et à Londres, soit pour presser les ouvriers, soit pour s'assurer la possession de quelque précieux débris historique qui lui avait été signalé. Un architecte et deux tapissiers surveillaient les travaux, mais rien ne se faisait sans l'ordre du maître. Les plus minutieux détails le préoccupaient; il s'était passionné pour son oeuvre, et voulait à chaque chose toute la perfection dont elle était susceptible.