—Me faire une promesse, lui répondit-il avec une grande simplicité; mettre votre main, mignonne comme je n'en ai jamais vu, dans la mienne, et me jurer, mais bien sérieusement, devant Dieu, que jamais vous ne recommencerez.
—Je vous le jure, dit Nélida émue, et elle lui prit la main.
—Adieu, madame, dit l'ouvrier à quelques pas de l'hôtel; il ne faut pas qu'on vous voie rentrer avec moi.
—Dites-moi votre nom et votre adresse, dit Nélida.
—Je m'appelle François, et je loge rue Saint-Étienne-du-Mont, n° 8, reprit l'ouvrier.
Nélida quitta son bras. Il resta à la même place et la suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût vu la grande porte cochère se refermer sur elle.
La jeune fille passa sans être reconnue devant la loge du concierge qui la prit pour une des femmes de service, ne pouvant imaginer que mademoiselle de la Thieullaye rentrât ainsi à pied, seule, à de semblables heures. Sa femme de chambre, la voyant pâle, les traits bouleversés, s'épouvanta et voulut envoyer quérir le docteur et la vicomtesse qui dînait en ville; Nélida le lui défendit, lui donna une explication plausible de son malaise, et se mit au lit, en affirmant qu'elle se sentait entièrement remise. Dans le cours de la soirée, la femme de chambre entra plusieurs fois sur la pointe des pieds, et n'entendant aucun bruit, voyant que Nélida reposait tranquille, elle en conclut qu'elle dormait profondément, et ne jugea pas à propos d'inquiéter madame d'Hespel. Le lendemain, lorsqu'on vint chez mademoiselle de la Thieullaye à l'heure accoutumée, on la trouva immobile, les yeux sans regard, les mains jointes et serrées; on la crut morte. Le médecin, appelé à la hâte, reconnut un épanchement au cerveau, et déclara l'état si grave, qu'il ne pouvait assumer sur lui la responsabilité du traitement. Trois de ses plus célèbres confrères furent appelés en consultation. Leur avis fut unanime; c'était une fièvre cérébrale très-violente. Pendant deux jours, on employa les moyens les plus énergiques sans obtenir d'autre résultat qu'un léger mouvement des lèvres et des paupières. Madame d'Hespel et M. de Kervaëns, arrivé à Paris le jour même où Nélida tombait malade, veillaient tour à tour à son chevet. Tous deux la pleuraient déjà comme morte, lorsque le troisième jour, Timoléon, en s'approchant du lit, crut remarquer sur les joues de la malade une teinte un peu moins cadavérique. Il prit sa main; ô bonheur! pour la première fois depuis quarante-huit heures elle n'était pas glacée. Il se pencha sur elle et pensa rêver en voyant les yeux de la jeune fille qui semblaient suivre ses mouvements et chercher à le reconnaître. Il fit une exclamation de joie; elle l'entendit, car ses lèvres s'ouvrirent comme pour répondre. «Nélida, s'écria-t-il, m'entendez-vous, me reconnaissez-vous?» Elle serra sa main. Puis, fatiguée de cet effort, elle referma les yeux et rentra dans son assoupissement. Le médecin arriva. Il trouva un mieux sensible dans le pouls et une bonne moiteur à la peau. Pour favoriser ce premier symptôme de réaction, il ordonna un redoublement d'applications révulsives. Par deux fois, dans la même journée, Nélida donna encore des signes de connaissance, qui firent concevoir l'espoir de la rendre à la vie. En effet, la vie revint au coeur et au cerveau de la jeune fille, et la première image qu'elle entrevit fut celle d'un ami qui veillait avec tendresse à ses côtés; le premier son qui frappa son oreille fut une parole d'amour. Elle crut sortir d'un horrible cauchemar. Une vision confuse lui montrait, comme dans un miroir terni, des figures hideuses. Elle avait été dupe de la plus insigne fourberie. Son âme n'était pas faite pour la haine; la vengeance ne pouvait, y avoir accès; mais le mépris, elle le crut du moins, avait tué d'un seul coup son amour. Elle se considéra comme une pauvre malade heureusement guérie d'un accès de délire. Pressée de fuir Paris, elle hâta par l'énergie de sa volonté, les progrès de la convalescence, et fixa elle-même le jour de la bénédiction nuptiale.
Le 3 décembre, une foule immense remplissait l'église de Saint-Philippe. Une longue file de carrosses encombrait les abords du parvis. La société la plus élégante était rassemblée dans le lieu saint. Les amis de M. de Kervaëns venaient assister, le dépit dans l'âme, à son bonheur. Hortense Langin essayait, mais en vain, de faire bonne contenance sous sa capote de satin rose, et d'affronter les regards malicieux qui se portaient sur elle, car on n'avait pas ignoré dans le monde ses projets sur Timoléon.
Au coup de midi, les portes de la sacristie s'ouvrirent: «La voici! murmura-t-on de toutes parts. Qu'elle est belle! qu'elle est pâle!»
Mademoiselle de la Thieullaye s'avançait d'un pas ferme, quoique bien faible encore, donnant le bras à un oncle de M. de Kervaëns, en grand uniforme de lieutenant général. Elle avait l'air calme, profond, majestueux et triste. On eût dit quelque royale victime du destin antique, une jeune Niobé qui sent déjà dans son sein toutes ses espérances mortes.