—Il y a en bas un jeune homme qui vient de la part de M. le comte, dit le valet de chambre, en entrant, une après-midi, chez sa maîtresse; il apporte un tableau pour la chapelle.

—Faites-le monter, dit madame de Kervaëns, dont le coeur battit à l'idée qu'elle allait voir quelqu'un avec qui Timoléon avait causé sans doute, qui lui apportait un message peut-être; et, comme si elle avait dû paraître devant son mari, elle passa à la hâte dans son cabinet de toilette et jeta sur sa chevelure négligée le voile de dentelle blanche qui plaisait à Timoléon. Que devint-elle, en rentrant dans sa chambre, lorsqu'elle aperçut, debout, appuyée contre le marbre de la cheminée, la figure pâle, grave et sombre de Guermann? Elle crut voir un fantôme, demeura un instant immobile, puis, saisie d'une puérile frayeur, elle poussa un cri et courut vers la porte.

—De grâce, madame, dit Guermann en lui barrant le passage et la ramenant presque de force vers son fauteuil où elle se laissa tomber, de grâce, écoutez-moi! Quoi que vous puissiez croire, c'est un ami qui vient à vous; un ami dévoué, désintéressé, prêt à vous servir en toute chose.

Et, s'agenouillant près du fauteuil, il continua de parler pendant que
Nélida, sans mouvement et sans force, le regardait d'un oeil hagard.

—Vous devez me haïr, madame; vous devez me mépriser. Vous avez dû voir dans ma conduite une duplicité horrible…

Nélida, qui ne pouvait articuler un mot tant elle était atterrée, fit un geste qui commandait le silence.

—Par pitié, daignez m'entendre, dit-il, je repars dans une heure. Soyez miséricordieuse, j'ai tant souffert! J'ai droit à votre pitié. Ma pauvre mère, je l'ai perdue; elle est morte dans mes bras, il y a un mois à peine; maintenant je n'ai plus personne au monde qui m'aime et me plaigne, madame!

—Votre mère! dit Nélida. Et ses pleurs commencèrent à couler.

—Plus personne, madame, continua Guermann; car cette femme que vous avez vue, cette femme qui vous a dit qu'elle était la mienne, elle n'est rien, elle n'a jamais été rien pour moi. Oh! si j'avais pu vous ouvrir mon coeur, alors! Vous m'auriez pardonné, vous m'auriez estimé davantage, peut-être, en connaissant le martyre volontaire que je subissais, et l'effort désespéré de mon amour pour rester digne de vous. Mais je ne le devais pas. Un respect profond scellait ma bouche. Vous alliez épouser un homme riche et noble. Je me persuadai qu'il saurait vous rendre la vie, sinon heureuse, du moins douce et facile. Moi, je n'avais ni gloire, ni rang, ni fortune. Malheureux! j'ai manqué de courage. Combien j'en suis puni! Je vous dirai plus tard comment, par d'inouïs stratagèmes, je suis parvenu à savoir, presque jour par jour, ce que vous faisiez. Pendant un an, je vous crus satisfaite, et j'étais résigné; mais, depuis deux mois, je vois l'abîme ouvert sous vos pas; je vous vois trahie par tous ceux que vous aimiez, seule comme moi, plus que moi encore; car enfin j'ai ma Muse, ma sainte Muse, qui m'encourage et me sauve; mais vous, qui vous sauvera? Le monde va vous attirer, vous séduire…

—Jamais! s'écria Nélida qui ne songeait déjà plus à tout ce qu'il y avait d'étrange dans la présence de Guermann à Kervaëns, et qui éprouvait cet apaisement inexplicable qu'apporte, dans les plus grands désespoirs, la voix d'un être humain qui compatit à nos maux.