—Vous le pensez aujourd'hui, dit Guermann; mais demain, mais dans un mois, mais dans un an?… La solitude vous dévore, ajouta-t-il en se relevant et en s'asseyant auprès d'elle; pauvre femme! vous êtes bien abattue, bien minée déjà par la souffrance.

—Mon mari reviendra, dit madame de Kervaëns…

—Il ne reviendra pas, interrompit Guermann; et s'il revient, votre sort n'en sera pas meilleur. Il n'a jamais pu comprendre, il ne soupçonnera jamais ce qu'une âme comme la vôtre recèle de trésors divins. C'est un homme à qui toutes les joies de la terre ont été données; les joies du ciel lui sont interdites…

—Ne parlons pas de lui, dit Nélida. Parlons de votre pauvre mère…

—Avec elle sont mortes toutes mes joies d'enfant, reprit Guermann; toutes les indulgences qui planaient sur mes fautes, toutes les paroles simples et pieuses dont l'accent me rendait meilleur… Oh! une mère! une mère! continua-t-il en se levant et marchant par la chambre avec une agitation qu'il n'essayait plus de maîtriser, nul de nous ne sait qu'en la perdant tout ce qu'il possédait en elle. Premier amour qui nous précède et nous attend dans la vie! premier rayon qui dissipe la nuit de notre entendement! premier sourire qui épie et qui fixe notre premier regard! premier baiser qui boit notre première larme! première parole qui appelle sur nos lèvres notre premier sourire! Ô ma mère! ma mère! depuis que je vous ai perdue, je me sens seul sur la terre!…

Nélida, qui avait causé par sa naissance la mort de sa mère, Nélida, qui n'avait pas de fils, sentit, en écoutant la parole émue du jeune artiste, la première atteinte d'une tristesse indéfinie, qui l'emporta, comme un flot puissant, bien au delà du sentiment exclusif de sa propre douleur. Elle entendit, pour la première fois, en elle, l'écho de cette grande voix du malheur qui s'élève comme un choeur sinistre du sein de l'humanité tout entière, et qui, une fois ouïe, laisse dans l'âme une impression d'épouvante qui tarit à jamais la source des consolations égoïstes et des puériles espérances. Elle entrevit confusément la triste parité des souffrances humaines; elle sentit que Guermann était son frère en douleur, et lui tendant la main:

—Que le passé soit oublié, dit-elle. N'en parlons jamais. Tous deux nous souffrons beaucoup. Ayons courage. Si mon amitié vous est douce, sachez que vous la retrouverez tout entière.

—Ange de miséricorde! s'écria le jeune artiste en saisissant cette main avec transport, parlez, ordonnez, que puis-je pour vous? Voulez-vous être affranchie du joug, voulez-vous être vengée?

—Vengée? dit Nélida avec un sourire où se peignait la plus pure expression de la mansuétude chrétienne, et de qui! Ô Guermann! que Dieu me pardonne mes fautes comme je pardonne à…

Elle ne put prononcer ce nom. Cherchant à dominer son émotion, elle se leva, alla à la fenêtre et revint au bout de quelques minutes, l'oeil en pleurs, se rasseoir auprès de Guermann qui n'avait pas osé la suivre et se tenait debout, les yeux fixés sur son fauteuil vide.