—Avez-vous beaucoup travaillé en ces dix-huit mois? reprit-elle d'une voix attendrie.

Il la regarda longtemps comme un homme qui ne comprend pas bien la question qu'on lui adresse et cherche à rassembler des souvenirs lointains.

—Travaillé? répondit-il enfin. Oh! oui, j'ai beaucoup travaillé. Est-ce que cela vous intéresse encore? Ma chère Naïade! elle a eu un succès inouï. On m'en a donné une somme considérable; car je l'ai vendue, Nélida; j'ai vendu une création que vous aviez inspirée, vendu une partie de mon âme et de mon sang à un marchand, vendu pour acheter un coin de terre bénite. Ô pauvreté! la dépouille mortelle de ma mère ne pouvait être honorée que par le déshonneur de ma Muse!

Et à son tour, l'artiste, douloureusement affecté, se prit à pleurer comme un enfant. L'entretien, ainsi plusieurs fois brisé et renoué, se prolongea pendant quelques heures. Guermann et Nélida étaient, dans leur tristesse, sous le charme de la présence: charme qui se fait sentir aux coeurs jeunes et sympathiques jusque dans les plus cruels déchirements. La cloche du château, qui avertissait pour les repas, les tira de cette rêverie à deux. Madame de Kervaëns regarda Guermann avec une indicible expression d'incertitude.

—C'est le signal de mon départ, n'est-il pas vrai? lui dit-il. La noble châtelaine de Kervaëns ne voudrait pas donner l'hospitalité au pauvre artiste… Mais j'oubliais, continua-t-il en tirant de sa poche un portefeuille, excusez-moi; j'ai là une lettre de votre tante, et je n'ai pas songé encore à vous la remettre.

Nélida lui prit des mains un petit billet satiné, tout parfumé d'ambre, et lut ce qui suit:

«Ma chère nièce, notre ami Guermann, qui, par parenthèse, a eu le plus beau succès du monde à l'exposition, va faire une tournée artistique en Bretagne. Je lui ai dit d'aller te voir et de dessiner pour moi ton beau profil; je le veux placer dans la chambre que tu habitais avant ton mariage. J'ai pensé que tu ne serais pas fâchée de cette distraction, et je charge notre cher Guermann de te décider à revenir plus tôt que plus tard. Adieu, mon enfant, etc.»

—Savez-vous ce que contient cette lettre? dit Nélida en regardant
Guermann d'un air de reproche.

—Je crois qu'il s'agit d'un portrait. Mais vous ne voulez pas que je reste, je vais partir. Et pourtant je ne vous aurais pas gêné beaucoup, ce me semble. Je ne vous serais pas à charge; je ne paraîtrais devant vous que lorsque vous l'ordonneriez. Seulement vous sauriez qu'il y a là, sous le même toit, un ami qui vous plaint, qui vous comprend, qui souffre avec vous… C'est la plus humble des consolations à offrir; mais que vous me rendrez fier si vous daignez l'accepter!

Le maître-d'hôtel vint avertir que la Comtesse était servie. Nélida, sans répondre à Guermann, passa son bras dans le sien. Ils descendirent, muets et rêveurs, l'escalier à double rampe au bas duquel un sphinx en marbre noir étendait ses ailes, immobiles et souriait d'un affreux sourire.