Il lui prit la main et la baisa avec effusion.

—Faites-moi ce petit sacrifice, Nélida, reprit-il. Anatole est plein de savoir-vivre, il n'abusera pas de la permission que vous lui donnerez. Une solitude absolue ne vous vaudrait rien; croyez-moi, vous serez bien aise d'avoir quelquefois une autre conversation que la mienne pour vous délasser.

Nélida, sourit d'un air incrédule et consentit comme elle faisait toujours. Le lendemain, à midi, Guermann lui présentait son ami Anatole, qui, malgré la réserve discrète qu'il s'était imposée, ne put s'empêcher de jeter à plusieurs reprises sur madame de Kervaëns de longs regards surpris dont elle se sentit blessée.

La vue de sa nouvelle demeure fit diversion. C'était une mansarde propre et riante. Le salon avait deux fenêtres d'où la vue s'étendait sur le cours du Rhône et la ceinture bleue du Jura. Le piano tenait un des côtés; un large sofa, un fauteuil à ressorts et une corbeille remplie de fleurs, donnaient à cette pièce modeste un aspect agréable.

—Il va sans dire, madame, dit Anatole en faisant asseoir Nélida, que mon jardin est entièrement à votre disposition. Ordonnez-y comme chez vous; vous n'y verrez jamais personne, pas même le propriétaire, ajouta-t-il en souriant, que ses affaires retiennent tout le jour à un maussade comptoir. Mais j'oubliais une chose, dit-il en se tournant vers Guermann: nous avons en ce moment à Genève une excellente troupe italienne; on donne ce soir la Gazza ladra; j'ai une loge d'avant-scène; si madame me permettait de la lui offrir…

—Je vous suis obligée, monsieur, interrompit madame de Kervaëns, je ne sortirai pas, je suis très-fatiguée.

—Une heure passée à entendre de la musique vous reposera, dit Guermann; nous partirons après le premier acte si vous désirez rentrer de bonne heure.

Madame de Kervaëns fit un signe d'assentiment contraint. Il lui répugnait de s'exposer ainsi à tous les yeux dans un théâtre. Toutes ses délicatesses de femme et d'amante étaient froissées à l'idée d'aller étaler devant la foule le secret de sa destinée; mais une délicatesse plus exquise encore lui fit taire son déplaisir. Elle aurait voulu que Guermann le comprît et le partageât; il ne paraissait pas y songer. Il prit un soin charmant à sortir de la caisse de voyage les plus belles robes de Nélida, l'aidant avec grâce à faire les apprêts de sa toilette, dont il voulut choisir et ordonner les plus petits détails. En le voyant si joyeux Nélida oublia ses scrupules, et, quand vint l'heure du spectacle, elle était presque réconciliée avec la pensée de paraître en public.

Mais son courage faillit l'abanbonner lorsqu'en entrant dans la loge d'Anatole elle vit tous les regards se porter sur elle, toutes les lorgnettes braquées de son côté, toutes les femmes se pencher vers leurs voisins et la désigner avec effronterie! Genève est, comme on sait, une ville de négociants et de méthodistes, c'est-à-dire une ville où, par esprit d'économie et de dévotion, on se refuse les amusements les plus légitimes, en se réservant le plaisir hypocrite et bon marché de la médisance. Par tous pays, d'ailleurs, deux individus jeunes, beaux, qu'on suppose heureux l'un par l'autre, soulèvent l'indignation et la fureur de ce public hargneux qui se compose de toutes les femmes honnêtes fatiguées de l'être, de toutes les femmes galantes qui veulent donner le change sur la facilité de leurs moeurs par la sévérité de leurs jugements, de tous les vieux libertins qui haïssent par état la passion noble et pure de tous les maris qui comparent; de tous ceux enfin, et le nombre en est considérable, qui portent avec dépit le poids d'une vertu forcée, les lourds ennuis du ménage, ou les cruels châtiments de la débauche.

Anatole s'était diverti, pendant une partie de la journée, des propos recueillis sur madame de Kervaëns et Guermann, dans des visites faites à cette intention; il s'empressa d'aller de loge en loge pour entendre les observations nouvelles que leur présence au théâtre provoquerait sans doute, et revint au bout d'une demi-heure, l'air triomphant; Nélida, pour se soustraire à tous les yeux, s'était enfoncée dans un coin de la loge; elle avait levé l'écran de taffetas vert, et, la tête dans ses mains, écoutait la musique.