—Mon cher, dit Anatole à Guermann, sans qu'elle s'apercût de son arrivée, nous faisons à nous trois un effet prodigieux; je vous exploite comme une mine d'or. Les questions ne tarissent pas. Je réponds à quelques-unes, je laisse les autres en suspens; je prends de grands airs de mystère; mais enfin personne n'ignore, à l'heure qu'il est, que tu es le premier peintre de France, c'est-à-dire du monde; que, par-dessus le marché, tu as de l'esprit comme un démon; et, ajouta-t-il en baissant un peu la voix, que la femme qui t'aime est une grande dame du faubourg Saint Germain. Toutes les mères de famille sont en émoi; on ne parvient pas à écarter les demoiselles de la conversation. On vous déchire, mais on est impatient de te connaître. Nos élégantes veulent déjà que je les conduise à ton atelier… Tu comprends? Je fais le difficile; je dis que vous ne voulez voir personne, que vous êtes très-heureux dans votre intérieur; de là un accroissement de curiosité. Demain, à mon réveil, je suis certain de recevoir trente invitations qui ne me seront pas destinées, je te le jure; mais je suis bon diable, et je ferai semblant de ne pas voir le but de ces cajoleries; je me laisserai faire. C'est toujours agréable d'être cajolé, même quand on sait que c'est à l'intention d'un autre.
Guermann, en écoutant ce babil amical, sentait chatouiller de nouveau sa vanité longtemps endormie. Il vit dans ce que lui racontait Anatole bien autre chose que les commérages d'une petite ville; il vit l'accomplissement de ses rêves, le monde soumis à son génie, la société subjuguée. Nélida découvrit avec surprise, en prenant son bras pour rentrer chez elle, qu'une joie inaccoutumée le possédait. Ce fut un premier désaccord dans leur pensée intime, car elle avait entendu la fin de la conversation d'Anatole, et regagnait sa demeure en proie à une profonde tristesse. Elle sentait sa solitude profanée par d'insolents regards, son amour insulté par des paroles méprisantes, son sanctuaire envahi bientôt peut-être par ce monde qu'elle avait fui, et en présence duquel la rejetait tout à coup une fatalité impitoyable.
XVIII
Le lendemain on apporta à Guermann une lettre d'Anatole, qu'il passa à Nélida après l'avoir lue: «Mon cher ami, écrivait le jeune négociant, je n'ai pas le temps d'aller te trouver. Je t'écris du comptoir pour te prévenir que j'ai accepté à dîner chez madame S… avec toi. Je l'ai fait sans te consulter, parce que tu aurais refusé peut-être, et tu aurais eu tort. Madame. S… est une personne importante à Genève. Elle tient le haut bout de la société, et reçoit tous les étrangers de distinction. Comme tu ne serais pas fâché, m'as-tu dit, de faire quelques portraits, il est bon qu'on te connaisse; or, tu ne saurais paraître nulle part avec plus de convenance que là. Je viendrai te prendre avant quatre heures.»
—M. Anatole a raison, dit Nélida à Guermann, en lui rendant ce billet dont l'écriture lui brûlait les yeux; il faut aller chez madame S… cela vous distraira.
—Voici la première parole dure que vous m'adressez, Nélida. Depuis quand a-t-on besoin de se distraire d'un bonheur tel que le mien? Mais, malheureusement, Anatole dit trop vrai, il faut que je travaille, que je gagne ma vie; il faut donc accepter ces tristes exigences d'une société dont j'ai besoin… Vous allez vous ennuyer, Nélida?
—Moi, mon ami? reprit-elle avec son angélique douceur, pas une minute. J'ai là de la musique que je n'ai pas encore ouverte; ce piano est excellent. Et puis, n'ai-je pas à mettre en ordre pour mon herbier toutes les plantes que nous avons séchées à Wallenstadt? Vous savez que je prétends faire la flore de Wallenstadt, ajouta-t-elle en essayant de sourire.
À quatre heures, Anatole vint prendre Guermann. Nélida resta seule. Fidèle à sa promesse, elle ouvrit son piano et essaya de chanter; mais une saveur amère lui venait à la bouche; son gosier se serrait… Elle alla chercher ses plantes et commença à les étaler sur la table… Alors les souvenirs du lac, de la montagne, de la solitude, de la passion heureuse, inondèrent son coeur, et de grosses larmes, longtemps contenues, coulèrent sur les tiges fanées et sur les pâles corolles de ces fleurs, cueillies naguère avec des ravissements de joie. L'épreuve était trop forte. Elle quitta brusquement la table, et, renonçant à se faire violence, elle se jeta dans son fauteuil, la tête dans ses mains, et se mit à penser à Guermann. Elle se le figura entrant chez madame S…, composa dix conversations probables entre lui et la maîtresse de la maison. Mais à mesure que le temps s'écoulait, son cerveau se troublait, épuisé par ce vain travail; elle ne fut bientôt plus capable d'autre chose que de suivre avec une inquiétude toujours croissante le mouvement insensible de l'aiguille sur le cadran, et d'écouter d'une oreille anxieuse les horloges voisines qui se répondaient et sonnaient l'une après l'autre, avec une lenteur lugubre, les heures de l'attente.
Guermann avait promis de rentrer à huit heures. À huit heures moins cinq minutes il sonnait vivement à la porte. Nélida bondit sur son fauteuil, courut à lui, lui jeta ses bras autour du cou; il la pressa mille fois sur son coeur, comme s'il arrivait d'un lointain voyage; il revenait de loin, en effet, il revenait du monde.
Après un moment de silence, pendant lequel les deux amants se prodiguèrent les plus tendres caresses: