ANATOLE À GUERMANN.

«Tu m'as recommandé de te donner des nouvelles de madame de Kervaëns. Je ne saurais te cacher, mon ami, que, depuis ton départ, elle change à vue d'oeil; elle ne se plaint pas, ses lèvres essayent de sourire, mais il est évident qu'elle souffre. À l'heure de la poste, elle a un mouvement de fièvre visible. Je suis là souvent, et je la vois pâlir et rougir en lisant tes lettres. Quand il n'en vient point, elle tombe dans une rêverie que rien ne peut dissiper. Ce n'est qu'avec la plus grande peine que nous la décidons à sortir. Je dis nous, car R… et P… sont fort assidus. Le dernier surtout, qui n'a pas trouvé à Genève de femme qui lui semblât digne de ses soins, a pour madame de Kervaëns des attentions singulières. Il parle d'elle à tout propos, et, s'il n'était si fort de tes amis, je lui supposerais le dessein de la compromettre. Reviens le plus tôt possible. Madame de Kervaëns t'adore, et je la crois de ces femmes qui peuvent mourir d'amour.»

GUERMANN À ANATOLE.

«Personne ne meurt d'amour, mon très-cher; et je ne suis pas assez fat pour supposer madame de Kervaëns aussi malheureuse que tu le dis. Elle tousse parce qu'il fait froid à Genève; mon retour ne fera pas cesser la bise. Il est tout simple qu'on lui fasse la cour; elle est belle, spirituelle; elle s'est acquis, en se dévouant à moi, une sorte de célébrité qui attire; je ne suis pas jaloux, et jamais je ne ferai près d'elle le sot et odieux métier de geôlier. Je ne puis quitter Paris encore. Le salon ouvre demain, j'aurais l'air de fuir au moment, de la bataille. Mais dans douze ou quinze jours, si rien de nouveau ne survient, je partirai pour Genève. Adieu. Je te remercie de tes bons soins, et t'embrasse cordialement.»

ANATOLE À GUERMANN.

«Je t'écris à la hâte, mon cher ami, et dans un grand trouble. Reviens au plus vite; il s'est passé ici des choses graves. Madame de Kervaëns est au lit, fort malade à la suite d'une violente secousse qui peut avoir, si tu n'accours, les plus funestes effets. Viens, il y va de ton honneur. Voici ce qui est arrivé. Avant-hier, la voyant plus morne et plus souffrante, je fis tant d'instances qu'elle me promit de sortir un peu à pied. Je n'étais pas libre; P… s'offrit à lui donner le bras. Tu sais combien il est impopulaire à Genève. Il a une jactance et une réputation de querelleur qui le font haïr. Probablement, fier de se montrer en public avec madame de Kervaëns, il aura affecté des airs encore plus intolérables que de coutume; toujours est-il que, comme il passait auprès d'un groupe de jeunes gens de la ville, l'un d'eux proféra à très-haute voix un propos insultant pour lui et pour elle. Ne pouvant en ce moment la quitter, il se contenta de jeter sa carte au milieu du groupe, en faisant un geste significatif.

«Madame de Kervaëns avait tout entendu. Elle se fit reconduire chez elle dans un état que tu peux imaginer, en implorant de P… la promesse qu'il ne donnerait pas suite à cette affaire. Puis, me faisant appeler, elle me conjura d'user de tous les moyens pour empêcher l'éclat. Cela fut impossible. P… et le jeune S… ne cherchaient que le scandale. La rencontre a eu lieu ce matin. P… n'a reçu qu'une égratignure, mais un grand mal est fait à madame de Kervaëns. Elle est compromise par ce duel de la manière la plus désolante. Les bruits de salon sont stupides; on dit que tu l'abandonnes, qu'elle se console avec P…, etc., etc.

«Au nom du ciel, reviens sans perdre une minute.»

Cette lettre fut pour Guermann un coup de foudre. Il n'y avait pas à balancer, il fallait partir… Partir au moment même de son triomphe, au moment où tout Paris avait les yeux fixés sur lui, et cela pour aller trouver une sotte affaire, une femme malade, des reproches au moins tacites, des commérages fastidieux. Pour la première fois, il sentit l'entrave dans sa vie. Cette femme, qui en avait été l'éclat, l'impulsion décisive, le point lumineux, devenait l'obstacle, le devoir. Or, le sentiment du devoir était en horreur à Guermann. Cette longue route fut affreuse; une irritation concentrée le rongeait. Il arriva à Genève, le coeur plus plein de rage que d'amour. Mais en revoyant Nélida, les joues creusées, les yeux éteints, les lèvres pâlies, belle encore d'une incomparable majesté dans la douleur, sa mauvaise nature fut vaincue. Il tomba à ses pieds, l'étreignit avec plus d'ardeur qu'au premier jour, et lui fit oublier, dans le délire de ses transports, tout ce qu'elle avait souffert durant cette cruelle absence.

Le médecin ordonna un climat plus doux. Guermann, lassé de Genève et se trouvant par la vente de son tableau en état de faire face aux dépenses d'un voyage, proposa de passer le Simplon et d'aller s'établir à Milan. Nélida accepta, à la condition que là du moins elle ne verrait absolument personne et vivrait dans la retraite la plus entière. Guermann promit tout ce qu'elle voulut.