XX

Guermann avait pris une lettre de crédit sur un banquier de Milan, qui, dès son arrivée, l'invita à un bal, où il fut présenté à toute la ville. Malgré l'affectation qu'il avait mise jusque-là à s'enorgueillir de sa pauvreté, l'artiste plébéien était plus ébloui qu'il n'eût voulu se l'avouer à lui-même par les grandes apparences de la vie patricienne. Plusieurs fois, en faisant à madame de Kervaëns, qui n'avait pas consenti à le suivre dans le monde; le récit des fêtes où il allait sans elle, il s'anima et lui vanta avec une si puérile complaisance l'éclat et la somptuosité des palais italiens, la profusion des soupers, le luxe des duchesses, que Nélida surprise en vint à se demander tout bas si c'était là le même homme qu'elle avait entendu juger avec une rigidité si austère les joies des enfants du siècle, le même qui l'avait si simplement et si fièrement arrachée à des magnificences semblables, pour la conduire à la pauvreté et à la solitude. Elle ne fit point part à Guermann de ses réflexions intérieures, mais le peu d'intérêt qu'avaient pour elle ces conversations, pleines de choses auxquelles elle voulait demeurer étrangère, se trahit souvent par des réponses distraites. L'artiste vit dans cette distraction qu'il supposa plus volontaire qu'elle ne l'était, une protestation contre sa vie mondaine, et crut devoir réitérer ses prières pour déterminer Nélida à l'accompagner. Il s'étonna de trouver chez elle une fermeté de refus à laquelle il n'était pas accoutumé. Son amour-propre en souffrit; il insista, et, dans la discussion assez vive qui suivit, il s'oublia jusqu'à dire à madame de Kervaëns qu'elle lui ferait le plus grand tort si elle se refusait ainsi à nouer des relations que les moeurs italiennes rendaient faciles, et qui les placeraient tous deux dans une situation infiniment plus avantageuse à ses intérêts et à sa renommée. Contre son attente, Nélida ne se laissa pas vaincre par ce raisonnement. Elle répondit avec la plus grande douceur, mais aussi avec le sérieux d'une personne qui a pris avec réflexion un parti irrévocable: «Je ne saurais croire, mon ami, lui dit-elle, que ma présence dans quelques salons, où l'on ne ferait que me tolérer, puisse ajouter beaucoup à votre considération personnelle. J'y serais pour vous un continuel sujet de préoccupation et d'anxiété. La moindre nuance de froideur dans l'accueil de quelque grande dame vous causerait une peine mortelle ou une irritation qui amènerait peut-être des scènes déplorables. À tout le moins, vous perdriez votre liberté d'esprit, et par conséquent les avantages que vous attendez de ce commerce avec les gens du monde. Et moi, Guermann, moi qui ai quitté de mon plein gré mon pays, ma famille, ma société naturelle, comment et pourquoi essayerai-je de me glisser timidement dans un monde qui m'est étranger et où je ne serais admise, vous l'avez dit vous-même, qu'à la faveur d'une tolérance telle, qu'elle m'y rendrait l'égale et, en quelque sorte, la compagne de femmes sans moeurs et sans honneur. Non, mon ami; faites toujours, quant à vous, ce que vous jugerez convenable. Puisque vous pensez que votre gloire et l'essor de votre génie sont au prix de ces sacrifices, faites-les résolument et sans vous inquiéter de moi. La solitude m'est bonne, elle m'est chère. Tant que je vous y verrai revenir avec amour, je ne me plaindrai point que vous ayez dû la quitter.»

Ce refus était trop raisonnable dans le fond, il était trop adouci dans la forme, pour que Guermann osât s'en montrer offensé. Mais il sentit avec dépit la supériorité morale que Nélida prenait sur lui en cette circonstance. Cette supériorité devint chaque jour plus évidente et lui devint aussi plus insupportable. Comme on l'a vu, madame de Kervaëns avait un goût sérieux pour l'étude; la profonde retraite où elle vécut à Milan, en favorisant son penchant à la méditation, acheva de donner à son esprit une solidité et une vigueur rares chez une femme, rares surtout chez les imaginations poétiques, qui se bercent si volontiers dans la région des nuages, et ne redescendent qu'avec des peines infinies dans le domaine de la réalité. Guermann, au contraire, qui avait pris insensiblement le train du monde, se levait tard, après des veilles fatigantes, l'esprit offusqué des mille puérilités qui font la vie de salon. Il n'avait pas encore pu songer à commencer un travail important. Il faut, pour composer une oeuvre d'art, tel qu'il était capable de l'exécuter, un recueillement, auquel les préoccupations de son existence nouvelle étaient trop contraires. Son esprit, et surtout sa beauté, l'ayant mis bien vite à la mode parmi les merveilleuses Milanaises, les commandes de portraits se succédaient sans relâche. Ce travail facile et lucratif convenait à la disposition présente de son humeur, et le mettait à même de soutenir avec éclat son personnage. Il trouva bientôt indispensable d'avoir une voiture et des chevaux, afin d'arriver dans une tenue soignée chez ses élégants modèles. Il voulut aussi ne pas rester en arrière de quelques jeunes fils de famille qui lui faisaient des avances, et donna des soupers dont toute la ville parla avec enthousiasme. Sa vanité se gonflait. À mesure que ses dépenses allaient croissant, le travail hâtif devenait plus nécessaire. Il ne sentait pas le besoin de l'étude depuis qu'il ne songeait plus à de sérieux travaux, depuis surtout que la conversation frivole de ses compagnons de plaisir lui fournissait des occasions faciles de briller et de dominer. Il arriva qu'un jour, dans une discussion qui s'engagea entre madame de Kervaëns et lui, à propos d'un livre qu'elle avait étudié à fond et dont il avait parcouru quelques chapitres, il fut battu et réduit au silence. À partir de ce moment, tout l'intérêt qu'il avait trouvé jadis à causer avec elle s'évanouit. Il vit que ses paradoxes avaient perdu leur prestige sur cet esprit nourri d'une substance plus solide; il vit qu'il ne faisait plus d'effet; dès lors, il évita soigneusement toute conversation grave, et le désaccord augmenta entre lui et elle.

—Devinez qui j'ai rencontré ce soir à la Scala, à qui j'ai été présenté, et qui m'a demandé de faire son portrait? dit Guermann à Nélida qui pâlit, frappée soudain d'un pressentiment étrange… la marquise Zepponi.

À ce nom, madame de Kervaëns crut sentir un serpent se glisser dans son sein et s'enrouler autour de son coeur.

—Et bien jolie, en vérité, continua Guermann; si jolie, que votre mari serait excusable s'il avait quitté pour elle toute autre que vous, Nélida.

La légèreté de ce propos révolta madame de Kervaëns.

—Vous avez refusé, dit-elle d'une voix altérée.

—Refusé? Mais non. Pourquoi aurais-je refusé?

—Parce que je ne veux pas que vous alliez chez cette femme! s'écria Nélida en se levant d'un mouvement impétueux et en fixant sur Guermann des yeux qu'il vit pour la première fois brillants de colère; parce que j'ai bien le droit, peut-être, d'exiger à mon tour un sacrifice.