Et alors, sans attendre de réponse, madame de Kervaëns, en proie à une souffrance aiguë plus forte que sa volonté, jetant loin d'elle toute prudence et toute réserve, laissa déborder le flot d'amertume que son orgueil et sa vertu avaient contenu jusque-là. Elle fit à son amant un tableau pathétique des douleurs, des angoisses, des remords et des désespoirs auxquels sa vie était livrée, depuis le jour où cette étrangère lui avait enlevé son époux; depuis l'heure surtout où Guermann, abusant d'une confiance généreuse, l'avait entraînée dans une voie fatale.
On eût dit que le démon de la vengeance l'inspirait; une éloquence amère coulait de ses lèvres habituellement taciturnes. La résignation lassée abandonnait les rênes de son âme; la vérité y parlait seule enfin.
Elle était grande et belle ainsi, cette femme exaspérée. L'indignation animait ses joues pâles d'un éclat sinistre; l'éclair était dans ses yeux; son accent vibrait, son geste avait pris tout à coup une autorité singulière. Guermann la regardait avec admiration. Moins ému du sens profond de ses paroles, que frappé en artiste de cette beauté nouvelle qui se révélait à lui, il demeura quelque temps silencieux, à la contempler. Puis, emporté à son tour par le seul enthousiasme dont il fût susceptible:
«Vous êtes sublime ainsi, Nélida, s'écria-t-il; jamais la Malibran n'a été plus saisissante.»
Cette parole fit à madame de Kervaëns une de ces blessures dont on ne guérit pas. Elle s'arrêta soudain, jeta sur son amant un regard où se concentra toute sa puissance de douleur et de reproche, vint se rasseoir en silence, reprit une broderie qu'elle avait laissée sur la table, et suivit avec application les arabesques délicates sur la mousseline transparente. Guermann, ne trouvant aucun moyen de renouer la conversation d'une manière convenable, prit et rejeta tour à tour plusieurs cahiers de musique ouverts sur le piano, puis il s'achemina lentement vers la porte, espérant que madame de Kervaëns allait le rappeler. Elle ne leva pas la tête; il sortit. Désormais il y avait entre eux, non plus seulement une mésintelligence non avouée, mais un principe d'hostilité reconnu par tous deux; un germe de haine était semé dans leur amour.
Le lendemain Guermann alla chez la marquise. Nélida ne le questionna point; le nom d'Élisa ne fut plus prononcé. D'un aveu tacite, ils évitaient tout ce qui, de près ou de loin, pouvait la rappeler dans le discours. Le portrait commencé, Guermann passa régulièrement trois ou quatre heures de la journée au palais Zepponi. Il se fit, à la vérité, une obligation rigoureuse de rester tous les soirs auprès de Nélida; mais ce devoir, quoiqu'il se l'imposât lui-même, pesait à son caractère impatient de tout frein. Comme madame de Kervaëns s'était refusée à voir personne, ces tête-à-tête n'étaient jamais interrompus; la conversation manquait d'aliments. Guermann sentait qu'il aurait mauvaise grâce à parler de sa vie mondaine. Il proposa des lectures; il les fit avec ennui; elle les écouta sans plaisir. De jour en jour il devenait plus soucieux, elle plus taciturne. Ils en étaient à cette triste période des amours impérieux qui ont voulu être exclusifs et solitaires, et contre lesquels la destinée, qui n'accorde rien d'absolu à l'homme, commence à retourner, avec ironie, la force même qui les a fait triompher un instant et qui semblait devoir les rendre invulnérables.
Un matin, on apporta à Nélida une lettre dont elle ne reconnut ni le cachet ni l'écriture. Son étonnement fut grand, car, depuis les réponses qu'elle avait reçues de sa tante et de son amie, elle n'avait plus écrit à personne. La tristesse rend défiant. Elle appréhenda quelque nouveau malheur, et demeura plusieurs minutes les yeux fixés sur les caractères très-fins de la lettre qu'elle avait ouverte, sans pouvoir se décider à les lire, ni même à en regarder la signature.
Cette lettre était ainsi conçue:
«Vous souvenez-vous de moi? Avez-vous gardé dans votre mémoire le nom de la pauvre Claudine? Je n'ose l'espérer. Les nobles âmes comme la vôtre se souviennent éternellement du bienfait reçu, mais elles ne daignent pas se rappeler les grâces qu'elles répandent. Toutefois, je veux croire que ma présence ne vous sera pas importune, et que le spectacle d'un bonheur que vous avez fait, d'une vie paisible et douce qui vous appartient, ne vous causera point de déplaisir. Dans peu de jours, je serai près de vous. Nélida, l'enfant de votre adoption, de votre pitié, vous dira tout ce qu'elle a senti et refoulé d'amour pour vous en ces longues années d'absence… Mais mon coeur m'emporte. Laissez-moi vous conter en peu de mots ce que je suis devenue depuis que nous nous sommes quittées, et comment il se fait que me voici en route pour aller vers vous.
«Aussitôt après votre sortie du couvent, je tombai dans une profonde tristesse. Tout me devint odieux dans ces murs où vous n'étiez plus. Je ne pensais qu'à vous, je ne parlais que de vous, je ne priais que pour vous. Mes parents, absents depuis trois mois, vinrent me voir. Ils furent surpris du progrès de mes études, et plus surpris encore de ma douleur, qui annonçait une vivacité de sentiment dont on ne me croyait pas susceptible. Je les conjurai de me reprendre chez eux; ils y consentirent avec joie. Je passai deux ans dans leur terre, en Touraine, douce, soumise, assidue à mes études. Ma mère crut pouvoir songer à me marier, mais cette illusion dura peu; ma réputation d'idiotisme m'avait précédée, rien ne put la détruire. La province est méchante parce qu'elle est désoeuvrée. On m'y enviait ma fortune et l'on établit vite en principe qu'il était impossible à un honnête homme de s'exposer au danger d'avoir des enfants imbéciles. Un mariage assez avancé fut rompu par la clameur publique. Ma mère se désespérait, lorsqu'un hasard providentiel conduisit à Tours un jeune négociant qui avait eu récemment occasion de rendre à mon père un important service. On l'engagea à s'établir chez nous. Mes parents lui confièrent leurs inquiétudes à mon sujet. Il déclara alors qu'en des circonstances ordinaires, il n'aurait jamais osé prétendre à ma main; mais que, puisqu'il en était ainsi, il croyait pouvoir m'offrir une fortune considérable et un nom respecté. Ma mère hésita, mais mon père n'avait pas de préjugés; il lui dit qu'il fallait seulement s'assurer si ce mariage me convenait. J'acceptai avec transport. L'idée du bonheur dans la famille, d'enfants à élever, à chérir, m'avait souvent fait verser des larmes; je commençais à redouter un isolement éternel. Depuis trois ans que je suis mariée, je suis la plus heureuse des femmes. Nous avons un fils que nous idolâtrons. Mais tout ce bonheur ne m'a pas empêchée de songer à vous, Nélida. J'entretenais souvent M. Bernard, c'est le nom de mon mari, de ce que vous aviez été pour moi. Je voulus vous écrire; il m'en dissuada en me faisant, observer que je n'étais plus dans une position qui me permît de rechercher l'amitié d'une grande dame; mais lorsque nous apprîmes votre fuite de Kervaëns: «Pauvre femme, s'écria-t-il avec un accent qui m'alla droit au coeur, elle court à sa perte. Son malheur et son délaissement sont inévitables; elle aura besoin de nous, Claudine, et alors, je vous le jure, elle trouvera deux amis au lieu d'un. Tâchons de savoir toujours ce qu'elle devient…» Pardonnez-moi, Nélida, si je touche à des choses aussi intimes et aussi pénibles. Le bruit public nous apprit que vous n'étiez pas heureuse. Nous étions sur le point de partir pour Naples, où mon mari veut nouer des relations commerciales. Nous devions nous rendre à Marseille pour nous y embarquer. «Passons par Genève, me dit-il un jour. Qui sait? peut-être pourrons-nous lui être de quelque secours…» Nous voici à Genève, nous ne vous y trouvons plus. On nous assure que vous êtes en Lombardie. Mon mari, étant attendu à Naples presque à jour fixe, m'offre de me conduire à Milan, et, si vous y êtes encore, de m'y laisser avec un valet de chambre dont il est parfaitement sûr. J'ai accepté, et nous partons dans trois heures. Ô Nélida, Nélida, que Dieu me protège et me conduise jusqu'à vous, dussé-je mourir de joie en vous embrassant!»