Madame de Kervaëns fut profondément touchée de cette lettre qui lui rappelait les jours les plus heureux, les seuls complétement heureux de sa vie. Elle ne put s'empêcher de faire des rapprochements cruels, et qui jetèrent un remords dans son coeur. Claudine, la pauvre idiote, négligée, oubliée, Claudine à qui elle n'avait pas donné une marque de souvenir, à qui elle n'avait jamais pensé ni dans ses joies ni dans ses peines, revenait à elle et se jetait dans ses bras, quand tout le reste l'abandonnait. Elle, la timide enfant, l'humble bourgeoise, elle avait le courage de la fidélité; elle allait braver l'opinion et se montrer aussi vaillante dans un sentiment désintéressé que Nélida l'avait été dans l'enthousiasme de la passion. Pas un mot de cette lettre ne trahissait l'effort, le parti pris; tout en était simple et vrai, tout en était grand à force de bonté. Tandis que l'amie des jours prospères, l'amie coupable et pardonnée, à qui s'offrait un moyen inespéré de laver sa faute au prix de quelques paroles affectueuses, l'amie à qui elle avait fait appel dans un élan de magnanime confiance, celle-là la reniait honteusement et s'éloignait de son chemin sans un regret, sans une larme…

—Ô Claudine, dit madame de Kervaëns en se parlant à elle-même, on voit bien que vous n'êtes pas du monde, vous. Le monde a repoussé la pauvre insensée. Insensée, en effet reprit-elle avec amertume, car elle ose se rapprocher de ceux qui souffrent; elle ose tendre la main à ceux que le monde flétrit; elle ose aimer ceux dont l'amitié n'est plus une gloire!…

Et Nélida, qui ne pleurait plus depuis longtemps, car sa souffrance était brûlante et desséchait en elle la source des larmes, sentit sa paupière se mouiller. Elle s'effraya presque de son attendrissement, et prit, la résolution de ne pas confier ses chagrins à Claudine.

Le soir même, les deux amies étaient dans les bras l'une de l'autre. Claudine n'était plus la même femme; le bonheur l'avait rendue presque belle. Une douceur angélique harmoniait ses traits, peu réguliers d'ailleurs. Son regard conservait encore la lenteur et l'incertitude d'une pensée qui doute d'elle-même, mais il avait par moment une expression ravissante de tendresse et de joie. Sa taille avait pris un développement superbe, et ses chairs conservaient la fraîcheur et le velouté de la première jeunesse. Il y avait en elle un charme indéfinissable, qui émanait d'un coeur pur et d'un esprit auquel la connaissance du mal avait été épargnée. Plusieurs jours se passèrent en entretiens sans cesse repris et brisés. Madame de Kervaëns s'informa de ses anciennes relations du couvent; elle voulut savoir des nouvelles précises de la supérieure.

—Hélas! lui dit Claudine, les bruits les plus désolants circulaient dans le pensionnat la dernière fois que j'y suis allée; on disait, mais je ne puis le croire, que notre sainte mère avait rompu ses voeux, quitté le cloître; qu'elle s'était jetée dans toutes sortes d'intrigues politiques. On parlait de sociétés secrètes, de complot républicain. Cela m'a fendu le coeur d'entendre ainsi déchirer une personne que je révère…

Cette nouvelle ne surprit pas madame de Kervaëns autant que la bonne Claudine se l'était imaginé. Nélida avait cru deviner souvent qu'un orage grondait sur la vie de mère Sainte-Élisabeth. Certaines natures ont d'instinct le secret l'une de l'autre. Les âmes passionnées se reconnaissent jusque dans le silence et la circonspection du cloître.

XXI

—Combien je vous suis reconnaissant, madame, dit Guermann à Claudine la première fois qu'ils se trouvèrent seuls, de tout le bien que vous faites à madame de Kervaëns. Votre arrivée ici est un coup du ciel. La présence d'un tiers était devenue indispensable entre Nélida et moi, et personne autre que vous n'eût été agréé par elle. Laissez-moi vous le dire sans fatuité aucune, vous avez pu d'ailleurs vous en apercevoir aisément, madame de Kervaëns se consume dans une préoccupation unique; son amour trop exclusif la dévore. Ses anciennes plaies aussi se sont rouvertes dans les constantes réflexions de cette solitude que rien ne vient jamais distraire; mes mains sont trop rudes pour panser de telles blessures. Je ne sais quel malentendu s'est glissé entre nous; il menace chaque jour de s'accroître; et, à vous dire ma pensée sans détour, je crois qu'une absence, une séparation, si courte qu'elle soit est aujourd'hui nécessaire pour rétablir entre nous la confiance et la liberté d'esprit qui ont disparu sans qu'il y ait, j'en ai la conviction, de la faute de personne. Si vous pouvez décider madame de Kervaëns à faire avec vous un petit voyage, à changer le cours de ses idées, il est certain qu'elle s'en trouverait bien, et que nous ferions cesser ainsi, sans secousse et sans explication pénible, un état de choses aussi fâcheux pour elle que pour moi.

Claudine trouva Guermann fort raisonnable, et s'en réjouit. Elle ne savait pas que la raison, quand elle intervient si tard dans les positions extrêmes, ne sert point à guérir le mal, mais seulement à en sonder toute la profondeur. Madame de Kervaëns consentit assez facilement à faire une excursion à Florence; Guermann promit de la rejoindre aussitôt qu'il aurait terminé un portrait commencé depuis quelque temps. Les deux amies se mirent en route dans la voiture de Claudine. L'artiste les accompagna jusqu'au premier relais, et, il faut bien le dire, il éprouva une sensation de bien-être inaccoutumé en rentrant seul à Milan, en se voyant libre, soustrait, du moins pour quelques jours, au plus irritant des spectacles: celui d'une douleur profonde que l'on a causé par sa faute et qui ne veut ni se plaindre ni se consoler.

Depuis quelques jours, il était mécontent; le portrait de la marquise Zepponi ne venait pas bien. Il attribuait la non-réussite de son travail, cette espèce d'empêchement de son pinceau, à l'atmosphère pesante qu'il respirait chez lui et à la préoccupation où le jetait, quoi qu'il en eût, le fier silence de Nélida. Il alla encore le jour même chez la marquise; elle lui parut éclairée d'une manière nouvelle; il déchira sa toile et recommença immédiatement une autre esquisse dont la hardiesse, le mouvement et la vérité, lui donnèrent une satisfaction complète. Près d'une semaine se passa. Les lettres qu'il recevait de Florence étaient bonnes. Nélida voyait avec intérêt les galeries, les églises, les mille chefs-d'oeuvre de l'art toscan. Elle lui adressait presque chaque jour une espèce de journal, dans lequel elle jetait au hasard ses impressions spontanées. Le plus souvent ces pages, écrites avec tout l'abandon d'un esprit qui se parle à lui-même, révélaient une délicatesse et une pureté de goût supérieures; par moment, lorsqu'elles étaient dictées par l'enthousiasme, elles s'élevaient à une grande éloquence. Guermann était tout à la fois enorgueilli et humilié par cette lecture. La femme qui sentait, pensait et écrivait ainsi, lui appartenait, c'était de quoi le rendre fier; mais, lorsque, en faisant un retour sur lui-même, il se disait que lui, artiste pourtant, il eût été incapable d'exprimer, en des termes si précis, un jugement aussi prompt, aussi sûr, la conscience de son infériorité lui causait un malaise insupportable.