Le portrait d'Élisa avançait avec rapidité; chaque jour elle donnait à Guermann des séances de cinq à six heures, sans jamais se plaindre de la moindre fatigue. Il était épris de son ouvrage; elle était éprise de lui: de là, une sorte d'équivoque dont il ne s'apercevait pas, mais qui jetait la marquise en des perplexités infinies.

L'avant-veille du jour fixé par l'artiste pour aller rejoindre madame de Kervaëns, il y eut, à l'occasion du mariage d'un jeune archiduc, bal paré et masqué à la Scala. M. Negri, le banquier auprès duquel Guermann était accrédité, l'invita à venir dans sa loge. En y entrant, ses yeux furent éblouis du spectacle qui s'offrit à eux. Cette immense salle était splendidement éclairée par un lustre de dimensions colossales et par des candélabres placés, de distance en distance, entre les cinq rangs de loges. Dans le parterre, élevé au niveau du théâtre, s'agitaient, se croisaient en tous sens, au son d'un puissant orchestre, des flots bigarrés de masques et de dominos. On se heurtait, on s'accostait, on s'apostrophait, on s'injuriait, le tout au divertissement des loges, où les femmes, en grande parure, étincelantes de diamants, couvertes de fleurs, recevaient les hommages d'une cour empressée. Partout des yeux brillants de plaisir; des épaules nues; de beaux bras appuyés sur des coussins de soie; des colliers de rubis et d'émeraudes, ruisselant sur des cous d'ivoire; des éventails agaçants, couvrant et découvrant tour à tour des sourires coquets; des attitudes languissantes, des bouquets effeuillés, des regards échangés, rapides et brillants comme l'éclair; une rumeur confuse, assez semblable au bourdonnement d'une ruche d'abeilles; de loin à loin, quelque cri sorti de la foule, quelque prodigieux éclat de rire, qui faisait pencher toutes les têtes hors de toutes les loges; en un mot, un ensemble indéfinissable de mouvement, de lumière, de couleur, de musique et de bruit, une sorte de vertige universel, au sein duquel le plaisir et la licence se donnaient ample carrière.

—Eh bien, qu'en dites-vous? s'écria M. Negri, qui voyait l'étonnement de Guermann avec un certain orgueil national. N'est-ce pas là un coup d'oeil unique? Vive Milan, pour s'y divertir en carnaval! Nos dames ne sont pas prudes, et pour un bel étranger tel que vous, surtout, il n'est vraiment rien qu'elles ne fassent. Savez-vous qu'on ne regarde plus que vous au Corso, depuis quelque temps? À votre place, je mettrais l'occasion à profit, Vous verrez ici, ce soir, toutes nos plus jolies femmes. Tenez, voilà, aux avant-scènes, la duchesse Lina et son amant, le comte de Pemberg; voilà la Giuseppina Toldi avec sa soeur Caroline; là-bas, au numéro 22, c'est la marquise Merini avec Berthold; il vient de quitter pour elle la Rughetta, qui se meurt de jalousie; regardez plutôt, au numéro 4, ces joues pâles et ces yeux rouges! Mais où donc est la marquise Zepponi? C'est une Sicilienne, mais elle surpasse en beauté toutes nos Milanaises. Ah! la voici qui entre avec son cavalier servente.

Un valet en grande livrée tirait les rideaux de la loge qui faisait face à celle de M. Negri. Élisa, enveloppée d'un manteau d'hermine, s'assit sur le fauteuil de droite. Un jeune homme la suivait; il lui remit sa lorgnette, qu'elle prit sans faire la moindre attention à lui; puis, laissant tomber son manteau en arrière, elle fit, d'un coup d'oeil, le tour de la salle. Lorsqu'elle arriva à la loge du banquier, celui-ci lui adressa un profond salut, auquel elle répondit par un regard inquiet et passionné jeté sur Guermann. Ce regard le troubla pour la première fois. Par une de ces bizarreries du coeur que l'on n'explique point, il sentit ce qu'il n'avait fait que voir jusqu'alors: c'est que la marquise Zepponi était merveilleusement belle.

M. Negri proposa à Guermann de faire un tour dans la salle. L'artiste fut presque aussitôt invité à souper par plusieurs jeunes gens et les suivit dans leur loge. Après le souper, ils allèrent ensemble au foyer; c'était là que se nouaient les intrigues et que s'engageaient les aventures. Ses compagnons furent presque aussitôt interpellés et successivement emmenés par des dominos. Il se trouvait seul, fatigué du bruit, un peu étourdi par les fumées du vin et les vapeurs de cette atmosphère étouffée, l'esprit offusqué de mille images, de mille sensations confuses, et se disposait à quitter le bal lorsqu'un bras de femme s'enlaça au sien, et une voix déguisée sous le masque, mais qui le fit tressaillir, lui dit en français:

—J'ai à te parler; viens.

Guermann se laissa guider par ce bras qui, en le pressant doucement, le fit traverser avec une prodigieuse dextérité le plus épais de la cohue. Lorsqu'ils furent arrivés à un endroit des corridors délaissé par la foule, où quelques rares promeneurs passaient seuls de loin à loin et où l'on pouvait parler sans être entendu:

—On dit que tu pars, reprit le masque; n'en fais rien. Il ne faut pas que tu partes, entends-tu?

—Et que feras-tu, beau masque, pour m'en empêcher? dit Guermann en souriant.

—Tout ce qu'il faudra, tout ce que tu voudras, si tu es capable d'amour, de discrétion, de prudence.