—De prudence? reprit Guermann en s'efforçant de donner un tour plaisant à la conversation si bizarrement entamée par le domino, de prudence? j'ai vingt-trois ans; de discrétion? je suis Français; d'amour? je pars précisément parce que je suis amoureux.
Le domino lâcha son bras. Il y eut un moment de silence; puis le saisissant de nouveau avec force:
—Tu veux partir parce que tu es amoureux d'une femme, et tu resteras, parce que tu seras amoureux d'une autre.
Ces paroles furent dites avec un accent étrange.
—Tu comptes donc beaucoup sur tes beaux yeux, charmant masque, reprit Guermann en affectant de rire quoiqu'il se sentit assez sérieusement ému; en effet, bien que je ne les voie qu'imparfaitement, ils me semblent les plus beaux du monde.
—Je compte sur mon amour, répondit le domino d'un ton pénétré; je compte sur un pressentiment qui me dit que ta main serrera la mienne ainsi (et elle lui serrait la main avec passion), que ta bouche me dira, avec l'accent que j'ai en ce moment, cet accent qui ne saurait tromper: je t'aime.
Le domino se remit à marcher à pas précipités, regardant souvent en arrière pour voir s'il n'était pas suivi; il monta jusqu'aux cinquièmes galeries, ouvrit brusquement une loge, y fit entrer Guermann, y entra après lui en refermant la porte au verrou; tout cela fut l'affaire d'une seconde. Les rideaux de la loge étaient fermés; une petite lampe l'éclairait d'un jour douteux.
—Vous ne savez pas qui je suis, dit l'inconnue à Guermann en lui prenant la main; vous ne le saurez peut-être jamais. Que vous importe? Je suis une femme jeune et belle, qui vous aime éperdument. Je ne vous dirai ni où ni quand je vous ai vu; mais ce que je vous avouerai, c'est que dès le premier instant où vous avez paru devant moi, j'ai senti qu'un irrésistible attrait m'entraînait vers vous, j'ai cru même, tant ma folie était grande, que cet attrait devait être mutuel; que vous deviez vouloir mon amour comme je voulais le vôtre, à tout prix. Mais vous êtes Français, vous; vous ne connaissez pas comme nous ces soudaines et invincibles sympathies ces ardeurs brûlantes qui nous font mourir!
—Je vous l'ai dit, madame, interrompit Guermann qui, même dans l'état d'excitation où l'avait jeté cette veille désordonnée, conservait le désir d'échapper à une vulgaire aventure de bal masqué; je suis un Français froid et sec comme tous les Français et, qui pis est aussi amoureux qu'il m'est possible de l'être… ailleurs.
—Tu me railles, dit le domino, en quittant la main qu'il avait jusque-là tenue dans la sienne; le sentiment violent et irréfléchi qui m'a poussée vers toi ne t'inspire que du dédain. J'aurais dû le prévoir. Eh bien, tout est dit. Je n'ai plus de raison de me dérober à ta vue. Connais la femme qui a osé t'aimer la première et te le dire dans une heure d'inconcevable égarement; raille-moi, insulte-moi; flétris-moi des noms les plus odieux; ils me seront doux encore puisqu'ils tomberont sur moi de tes lèvres; couvre-moi de ton mépris tout entière; ris-toi, non-seulement de ma passion, mais de ma personne; regarde en face celle qui demain ne sera plus; regarde-la de ce regard glacé qui donne la mort… Je suis Élisa Zepponi.