En parlant ainsi, Élisa rejeta le capuchon qui la couvrait; son masque se détacha; l'impétuosité de son geste enleva la flèche d'or qui retenait sa chevelure, dont les ondes noires se répandirent jusqu'à terre. Ses joues étaient d'une pâleur de marbre; ses yeux étincelaient dans l'ombre; ses lèvres remuaient convulsivement. Épuisée par l'effort qu'elle venait de faire, elle tomba sans mouvement aux genoux de Guermann.

Un léger coup frappé à la porte la fit se relever en sursaut. Guermann s'élança pour repousser celui qui oserait essayer d'entrer.

—Ce n'est rien, dit Élisa tout à coup calmée et rassise. J'avais oublié… c'est ma femme de chambre qui vient m'avertir qu'il est temps de rentrer chez moi. Effectivement, ajouta-t-elle en remettant son masque et en entr'ouvrant avec précaution le rideau de la loge, la Scala se vide, il doit être bien près du jour… Oubliez-moi.

—Jamais! s'écria Guermann sans trop savoir ce qu'il disait.

—Eh bien, alors, à demain, dit Élisa avec une tranquillité qui contrastait de la manière la plus étrange avec ce qui venait de se passer.

Et elle fit signe à Guermann de ne pas la suivre.

L'artiste rentra chez lui dans un état de trouble voisin de l'ivresse. Il se jeta tout habillé sur son lit et s'endormit d'un sommeil de plomb. Quand il s'éveilla il était fort tard; un grand jour éclairait le désordre de sa chambre. Le valet de l'hôtel y était entré sans doute, car le feu était allumé, et il trouva des lettres de Florence sur la table. À la vue de récriture de Nélida, il éprouva une émotion douloureuse qui ressemblait presque à un remords et lui fit prendre soudain une détermination plus conforme à la prudence et à la loyauté qu'on n'aurait pu l'attendre de lui. Il résolut de ne point aller au rendez-vous de la marquise et de partir immédiatement pour Florence. Sans plus réfléchir, il se mit à faire ses préparatifs. Comme il cherchait dans la chambre de madame de Kervaëns un cahier de musique qu'elle le priait de lui apporter, il ouvrit le bureau où elle avait coutume d'écrire, et vit tout à l'entrée un livre en maroquin noir qu'il avait quelquefois aperçu entre ses mains, mais qu'elle avait toujours fermé précipitamment à son approche. Guermann n'était pas curieux, mais une tentation irrésistible le prit de feuilleter ce mystérieux livre. Un grand nombre de pages étaient déchirées; d'autres, à demi effacées, ne contenaient plus qu'un nom, une date, une aspiration vers Dieu… L'artiste n'avait pas l'esprit assez calme pour chercher le sens de ces fragments sans suite; mais il tomba sur une feuille entièrement remplie, écrite d'une encre encore toute fraîche, et la lut d'un bout à l'autre avec une hâte fiévreuse. Voici ce que la main de Nélida y avait tracé:

«Ô ma douleur, sois grande et calme; creuse dans mon âme un lit si profond, que personne, pas même lui, n'entende ta plainte. Accomplis ton oeuvre en silence; entraîne avec toi mon amour loin des rives où fleurit l'espoir. Je ne me défends plus contre ton flot amer; cesse donc d'écumer et de mugir. Ô ma douleur, sois grande et calme!

«Ô ma colère, sois fière et magnanime; embrase et consume mon coeur, mais ne te répands plus en paroles. Reste cachée, même à Dieu; car tu es si juste, ô ma colère, que Dieu te pourrait exaucer, et alors tu serais vaincue, tu cesserais d'être; et moi je veux que tu sois immortelle comme l'amour qui t'a engendrée. Ô ma colère, sois fière et magnanime!

«Ô mon orgueil, ferme à jamais mes lèvres; scelle mon âme d'un triple sceau. Ce que j'ai dit, nul ne l'a compris; ce que j'ai senti, nul ne l'a deviné. Celui que j'aimais n'a pénétré qu'à la surface de mon amour. C'est à toi seul que je me fie. Ô mon orgueil, ferme à jamais mes lèvres!