«Ô ma sagesse, n'essaye pas de me consoler; en vain tu voudrais me rendre infidèle à mon désespoir; je sais qu'il descend des régions où rien ne finit. Dans sa beauté sinistre, il a convié mon âme à des noces éternelles; rien ne doit plus briser l'anneau qui nous lie. Ô ma sagesse, n'essaye pas de me consoler!»
À cette lecture, le sang de Guermann frémit dans ses veines. Tous ses bons propos s'évanouirent; sa mauvaise nature l'emporta encore. La colère et la rage s'emparèrent de lui; ses doigts se crispèrent avec fureur; son orgueil venait de recevoir un coup mortel. Il se voyait deviné, compris, jugé, par un orgueil plus grand que le sien, par un esprit d'une force qu'il n'avait pas soupçonnée. La femme qui avait été son esclave s'était affranchie, et si elle consentait à porter encore ses chaînes, ce n'était plus avec aveuglement, c'était avec conscience; ce n'était plus pour rester fidèle à un autre, c'était pour se rester fidèle à elle-même. Cette pensée le jeta dans la plus violente exaspération. Il sonna, demanda à l'instant même une voiture, et, s'y précipitant comme s'il eût craint d'être retenu, il cria au cocher d'une voix de tonnerre: Strada del corso, palazzo Zepponi.
XXII
Nélida n'était plus, en effet, cette femme soumise et douce, ignorant la vie, s'ignorant elle-même, que nous avons vue, entraînée par ses rêves, prendre au hasard tous les chemins qui s'ouvraient devant elle. Elle avait subi la grande épreuve de la destinée humaine; l'épreuve qui brise les coeurs faibles, qui dégrade les âmes communes, mais qui initie à la sagesse les caractères véritablement vertueux; elle avait failli. Nul homme ne saurait concevoir dans toute son étendue ni la vraie justice ni la vraie bonté, s'il n'a senti au moins une fois en sa vie les contrastes de sa nature et la fragilité de son être. Dans toute faute reconnue, portée avec courage, il y a un germe d'héroïsme; ce germe était dans l'âme de Nélida, il y grandissait depuis un an, il s'y fortifiait dans le sentiment de jour en jour plus intense d'un dévouement désespéré et d'un sacrifice inutile.
Les lignes que Guermann venait de lire avec tant d'indignation, c'était le cri de ses entrailles, la résolution ferme, invariable, de souffrir en silence et de subir jusqu'au bout, sans espoir et sans plainte, le douloureux martyre d'une vérité trop tard connue. Elle était partie pour Florence avec une pensée assez analogue à celle de son amant; elle aussi voulait mettre un intervalle, faire pour ainsi dire un temps d'arrêt entre l'illusion, le doute, l'enthousiasme et le désespoir de ces deux années passées, et l'acceptation calme et forte d'un malheur sondé jusqu'à sa racine. Elle avait vu clair enfin dans l'âme de Guermann. Elle ne le sentait plus assez grand pour que sa faute, à elle, fût justifiée. Dès lors, elle n'avait plus rien à attendre de l'avenir.
Claudine, la voyant tranquille, occupée, d'humeur sereine se trompa à ces symptômes, et, lorsque son mari vint la retrouver à Florence, elle voulut se réjouir avec lui de l'heureux résultat de ses soins. Il n'osa pas la désabuser, mais un seul regard, jeté sur le visage miné et fébrile de madame de Kervaëns, lui en apprit davantage et lui fit augurer bien mal de cette résignation apparente. On attendait Guermann de jour en jour. Il ne venait pas; aucune lettre n'arrivait. Claudine commençait à s'inquiéter, mais elle feignait la sécurité la plus entière, inventait à cet inconcevable silence mille motifs absurdes, et croyait que madame de Kervaëns acceptait de bonne foi ces explications, parce qu'elle ne prenait pas la peine de les contredire. M. Bernard, qui donnait le bras à Nélida dans les courses d'art que l'on faisait chaque jour, la sentait presque d'heure en heure marcher avec plus de peine, respirer avec plus d'effort, parler d'un accent plus inégal et plus nerveux. Il redoutait de voir se prolonger cette incertitude, et cherchait un prétexte plausible pour aller à Milan, lorsqu'un matin il reçut pour madame de Kervaëns un paquet et une lettre timbrés de Munich, qu'il lui remit avec un singulier serrement de coeur. Contrairement à ses habitudes de discrétion, il resta auprès d'elle pendant qu'elle lisait. Son anxiété fut longue. Nélida semblait ne lire qu'avec beaucoup de peine une écriture bien connue pourtant, et cette lettre était d'une longueur désespérante.
—Ne me quittez pas, monsieur, s'écria enfin madame de Kervaëns en le regardant avec égarement et en saisissant sa main. Ne me quittez pas une minute, car je crois que je deviens folle!
Et elle lui tendit la lettre qu'elle venait de lire.
—Lisez! lisez! continua-t-elle; lisez donc vite et dites-moi que je me trompe. Ce n'est pas lui qui a écrit cela, n'est-ce pas?
Pendant que M. Bernard lisait à son tour, Nélida, les yeux attachés sur les siens, tenant toujours sa main serrée, semblait attendre son premier regard ou sa première parole, comme un arrêt de vie ou de mort: