Cinq minutes se passèrent ainsi.
—Il n'y a qu'une chose à faire, madame, dit enfin cet homme froid et bon en se levant et en forçant madame de Kervaëns à se lever avec lui, qu'une chose compatible avec le respect de vous-même. Quittez l'Italie; rentrez en France; allez à la campagne, chez Claudine. Ne prenez aucun parti dans un pareil moment. Contentez-vous de vivre et d'attendre. Attendez tout du temps, tout de vous: vous êtes une de ces nobles créatures qui ne peuvent pas périr misérablement. Vous ne devez pas vous laisser détruire par la force mauvaise que vous avez trop longtemps subie, par une passion indigne…
—Plus un mot, dit Nélida; que ce soit pour vivre ou pour mourir, n'importe. Vous dites vrai; il faut que je revoie mon pays. J'ai un pardon à y chercher avant de quitter la terre.
Voici ce que Guermann Régnier écrivait à Nélida de Kervaëns deux ans après l'avoir enlevée:
«Il est une douleur plus grande, mais moins calme que la vôtre, madame, c'est la mienne, en ne trouvant plus dans votre coeur aucun des sentiments dont mon coeur a besoin.
«Il est une colère plus légitime; c'est celle qu'allume en moi la condamnation inique que vous faites peser sur ma vie.
«Il est un orgueil qui ne vous parlera plus qu'une fois, car vous l'avez blessé à mort. C'est celui d'un homme que vous méconnaissez, parce que votre âme pusillanime et votre esprit timide ne sauraient concevoir que des existences ordonnées suivant les mesquines proportions de la règle commune.
«Il est une sagesse qui me dit que nous ne pouvons plus nous comprendre, et que nous devons nous quitter jusqu'à ce que vos yeux s'ouvrent à une lumière nouvelle, qu'il ne dépend pas de moi de vous faire apercevoir.
«Votre silence obstiné, votre protestation irritante contre ma vie depuis plus d'une année, ont fait au-dedans de moi un mal qui serait peut-être irréparable, si je ne me hâtais de fuir une influence si funeste. N'interprétez pas mal ce dernier mot. Je quitte Milan, je me soustrais momentanément à l'action destructive que vous exercez sur mon esprit, mais mon dévouement vous reste. Dans quelque lieu que j'aille où que vous soyez, si vous avez besoin de moi, faites un signe et j'accours. Mais, avant toutes choses, il faut que je sauve l'artiste en moi, il faut que la flamme qui vivifiait mon génie se rallume. Elle périrait dans l'atmosphère où vous voudriez me faire vivre.
«Je pars pour T… Le grand-duc que j'ai rencontré à Milan et qui vient de faire bâtir un Musée, me charge d'y peindre à fresque la voûte d'une galerie élevée sur les dessins du premier architecte de l'Allemagne. Ce travail glorieux fera voir à mes amis et à mes ennemis ce dont je suis capable. On me croit déchu, on se persuade (et je sais que c'est aussi là votre pensée) que parce que je ne vis pas comme un anachorète et parce que, depuis quelque temps, je ne fais que des oeuvres d'un ordre inférieur, je suis devenu inhabile aux grandes choses. Dans deux ans, ma réponse à mes détracteurs, ma réponse à vos injustices, sera écrite en caractères ineffaçables sur les murailles d'un palais splendide.