»Adieu, madame! Vous êtes avec des amis dévoués. Je suppose qu'ils resteront près de vous et vous aideront à vous établir d'une manière convenable, soit à Florence, soit à Naples que vous désiriez voir, et dont le climat me semble devoir être le plus favorable à votre santé. Rien ne vous empêche en ce moment de reprendre une manière de vivre conforme à votre rang et à votre fortune. Lorsque mes premiers travaux seront terminés, d'ici à six mois environ, j'irai vous rejoindre là où vous serez fixée, et nous pourrons peut-être dès lors, recommencer cette existence à deux dont j'aurais été heureux toujours, si vous ne l'aviez pas empoisonnée comme à plaisir.

»Sinon… Mais je ne veux pas prévoir des tristesses plus grandes dans ma tristesse déjà presque insupportable.

»Adieu, madame! adieu, Nélida! Laissez-moi vous dire au revoir.»

Contre toute attente, madame de Kervaëns quitta l'Italie sans qu'aucune démonstration extérieure trahit ce qui se passait en elle. Durant toute la route, elle demeura silencieuse, mais assez calme, et sut trouver encore d'affectueuses paroles pour remercier Claudine et son mari des soins touchants qui lui étaient prodigués.

Mais arrivés à Lyon, M. Bernard vit qu'elle était brisée et qu'il serait impossible de continuer la route. Il redoutait moins un séjour là qu'ailleurs, parce qu'il savait que madame de Kervaëns n'y était jamais venue avec Guermann, et qu'elle n'y trouverait aucun de ces souvenirs vivants, pour ainsi dire, si funestes dans les douleurs sans remède.

Au fond de son coeur, il regardait la résolution prise par Guermann comme un événement douloureux, mais qui devait avoir pour Nélida, si elle surmontait son désespoir, des conséquences désirables. «M. de Kervaëns est un homme d'esprit, disait-il souvent à Claudine, lors qu'il se trouvait seul avec elle; il comprendra qu'il n'a rien de mieux à faire que de reprendre sa femme. Peut-être demandera-t-il pour la forme un séjour de quelques mois dans un couvent, puis il ira l'y voir, ne parlera pas du passé, la ramènera en Bretagne, et le monde, après la grimace obligée, sera ravi de retrouver une femme belle et riche, dont le principal tort à ses yeux est seulement d'avoir été trop sincère et de n'avoir pas mis à profit la tolérance qui lui était assurée au prix de la plus facile hypocrisie.»

Lorsqu'il eut établi sa femme et Nélida dans une bonne auberge, M. Bernard alla s'informer au bureau de la poste aux lettres de la demeure d'un de ses parents avec lequel il avait des relations fort amicales, quoique peu fréquentes. Une différence d'opinion très-tranchée les séparait plus encore que la distance des lieux. L'honnête négociant, peu soucieux de commotions politiques ou de réformes sociales, dévoué de coeur et d'esprit à la prospérité de sa fortune et au bien-être de sa famille, était, comme on peut croire, un partisan déterminé du gouvernement. Son cousin, au contraire, ancien élève de l'école polytechnique, s'était lancé à corps perdu dans le radicalisme; on le disait à la tête d'une société secrète; plusieurs fois son nom avait été compromis dans les complots républicains qui, à cette époque, menaçaient encore la dynastie nouvelle. Il n'y avait donc pas lieu entre ces deux hommes à un commerce bien intime. Cependant la parenté et la sympathie naturelle aux coeurs honnêtes avaient conservé leurs droits, et ce fut avec une joie véritable que M. Bernard s'achemina vers le faubourg de la Guillotière, et qu'il frappa à la porte de son cousin Émile Férez.

Après les premières questions sans réponse qui se croisent et se mêlent au retour d'une longue absence, M. Bernard conta brièvement à son cousin les tristes événements qui l'amenaient à Lyon et les inquiétudes qui l'y retenaient. Comme il prononçait le nom de madame de Kervaëns, il fut interrompu par une femme qu'il n'avait pas aperçue jusque-là, car la pièce où il se trouvait était fort sombre, et elle était restée assise à l'extrémité opposée de la cheminée, près de laquelle il causait avec Férez.

—Madame de Kervaëns est ici! s'écria cette femme en venant à lui et l'interpellant avec une vivacité singulière; où donc? Conduisez-moi à l'instant près d'elle, monsieur, je vous prie.

Cette prière ressemblait fort à un ordre. M. Bernard, stupéfait, balbutia quelques paroles d'excuses sur l'état de souffrance qui ne permettrait pas à madame de Kervaëns de recevoir…