—Je suis certaine qu'elle me recevra, dit l'étrangère. Puis, se penchant à l'oreille de Férez, elle lui parla à voix basse.
—Faites ce que désire madame, reprit celui-ci. Sa présence ne peut que faire du bien à votre amie.
M. Bernard ne fit plus d'objection. Il offrit son bras à l'inconnue, non sans quelque déplaisir à la pensée de traverser toute la ville avec une femme aussi bizarrement accoutrée.
L'étrangère portait une robe noire d'une étoffe grossière; une énorme croix de bois pendait à son cou; au lieu de mettre un chapeau pour sortir, elle jeta sur ses cheveux gris, coupés et séparés comme ceux d'un homme, une écharpe de laine qui lui enveloppa la tête et les épaules.
—Je suis accoutumée à marcher seule, dit-elle en refusant le bras de M.
Bernard; je ne m'appuie sur personne.
Il ne fut qu'à demi fâché de cette impolitesse. Durant le trajet qui séparait la demeure de Férez de l'hôtel du Nord, M. Bernard fut fort surpris de voir que le costume qu'il trouvait si insolite n'attirait aucunement l'attention. Son étonnement redoubla lorsque, passant devant des boutiques ouvertes, il vit des artisans se lever et saluer la personne bizarre à laquelle il servait de guide. Quelques enfants du peuple, qui jouaient dans la rue, quittèrent leur jeu en l'apercevant et coururent à elle. Les grondant de leur fainéantise, elle leur recommanda de venir la trouver le lendemain. M. Bernard était tout ébahi; enfin ils arrivèrent à l'hôtel.
—Qui dois-je annoncer à madame de Kervaëns? dit-il en mettant la main sur la porte de l'appartement. Sans répondre, l'étrangère se précipita dans la chambre. «Ma mère! s'écria Claudine, qui l'aperçut en premier lieu; et les deux femmes se jetèrent dans les bras l'une de l'autre. Nélida fit un effort pour se lever, et retomba sur le canapé où elle était étendue. L'étrangère courut à elle. Ce ne furent, pendant plusieurs minutes, qu'embrassements, sanglots, paroles entrecoupées. M. Bernard, resté discrètement sur le seuil, voyant qu'il n'avait rien à craindre de cette rencontre, repartit sans avoir été aperçu de sa femme, et retourna chez Férez, curieux d'avoir enfin l'explication de cette énigme.
—La personne que vous venez de conduire, lui dit son cousin sans attendre qu'il l'interrogeât, est la femme la plus extraordinaire que j'aie jamais rencontrée. Elle a été longtemps supérieure du couvent de l'Annonciade; elle a rompu ses voeux par les motifs les plus honorables. Vous n'êtes pas assez des nôtres, continua Férez en mettant la main sur l'épaule de M. Bernard, pour que je vous dise le secret de sa vie. Mais ce qu'il y a de certain, et ce que personne n'ignore, c'est qu'elle exerce ici sur la classe ouvrière, sur les pauvres, sur les femmes en particulier, une action presque miraculeuse, et dont les fruits ne tarderont pas à se faire connaître. Elle s'est créé par ses bienfaits, par sa haute raison, par son éloquence, une sorte de souveraineté qui sied à son caractère viril et aux instincts de sa royale nature. C'est une grande femme, en vérité, et qui laissera des traces de son passage sur la terre.
Les deux amis causèrent longtemps encore M. Bernard ne se lassait pas d'interroger Férez, sur l'existence, incompréhensible à son point de vue, de l'étrangère, lorsque mère Sainte-Élisabeth, nos lecteurs l'ont reconnue déjà, entra dans la chambre, et, allant droit à lui:
—Madame de Kervaëns n'est pas en état de faire la route de Paris, dit-elle. D'ailleurs, Paris ne lui vaudrait rien. Vous ne pouvez rester ici sans un fâcheux arrêt dans vos affaires, m'a dit Claudine; laissez-moi Nélida; je réponds d'elle. Personne, en ce moment, ne saurait lui faire plus de bien que moi. Je vais m'établir à l'hôtel, dans sa propre chambre, jusqu'à ce qu'on puisse la transporter ici. Je ne la quitterai pas une minute; je vous donnerai exactement de ses nouvelles; si elle se sent plus forte et témoigne le désir de retourner à Paris, vous viendrez la chercher… Tout cela est convenu avec Claudine, ajouta-t-elle d'un ton d'impatience, voyant que M. Bernard semblait hésiter; allez aider votre femme à faire ses préparatifs de départ; dans une heure, je serai à l'hôtel du Nord.