M. Bernard, qui subissait déjà l'ascendant de mère Sainte-Élisabeth, voulut lui parler de l'avenir de Nélida et de l'espoir qu'il nourrissait de la réunir à son mari. La religieuse le regarda avec un singulier sourire.
—Votre projet, entre tous ses inconvénients, a celui de venir trop tard, dit-elle. Vous ne lisez donc pas les journaux? Puis, cherchant dans une pile de gazettes et de revues entassées sur la table, elle prit un Moniteur à six ou huit jours de date, où elle lut ce qui suit:
«Un accident affreux vient, de plonger dans la consternation le département d'Ille-et-Vilaine. M. le comte de Kervaëns, dernier héritier de l'illustre famille de ce nom, a été tué à la chasse par l'inadvertance d'un de ses voisins. Ces sortes d'accidents se renouvellent si fréquemment que nous croyons de notre devoir, etc…»
M. Bernard ne répondit rien, et sortit après avoir serré la main à
Férez.
CINQUIÈME PARTIE
XXIII
Allein musst Du entfalten deine Schwingen, Allein Dich auf die See des Lebens wagen. Allein nach Deinem Idealen jagen, Allein, allein, nach Deinem Himmel ringen.
GEORGE HERWEGH.
Près d'un mois s'était écoulé. Nélida, qui avait reçu une nouvelle secousse en apprenant la mort de son mari, était bien loin de reprendre des forces. Les espérances de mère Saint-Élisabeth ne se réalisaient pas, et la religieuse commençait à partager les appréhensions de Férez, qui regardait l'état de madame de Kervaëns comme inguérissable. Elle aurait voulu et n'osait aborder de front cette tristesse taciturne; elle redoutait et souhaitait tout à la fois une crise qui pouvait être funeste, mais qui pouvait aussi déterminer le réveil de cette léthargie morale où Nélida semblait se complaire.
Un soir, elles étaient toutes deux dans la chambre qu'occupait Nélida, assises de chaque côté de l'âtre, et faisaient de la charpie pour un blessé. Les doigts de madame de Kervaëns effilaient machinalement la toile; sa pensée était loin.