À cette question, qui lui était pour la seconde fois adressée, Guermann éprouva, comme la première fois, une sensation de malaise indéfinissable. Il voulut mentir, mais le regard sincère du jeune Ewald lui imposa la vérité.

—Non, dit-il, et j'avoue que je commence à redouter un peu…

—Quoi? interrompit Ewald; qu'est-ce, pour un artiste, qu'une difficulté de procédé? Huit jours de travail, pas plus. Moi, qui ne sais rien de ce que vous savez comme un maître, je sais ce procédé de la fresque depuis mon enfance; je vous aurai bientôt passé toute ma science, allez, et je ne vous la ferai pas payer cher… Ah! mais, voici une magnifique tête, dit-il en tirant d'un carton dans lequel il feuilletait depuis quelques minutes, une figure de la Méditation, à laquelle, sans le savoir et sans le vouloir, Guermann avait donné les traits, l'attitude et l'expression de madame de Kervaëns… Franchement, c'est ce qu'il y a de mieux dans tout ce que je viens de voir. C'est nouveau, c'est inventé, cela! c'est créé d'un crayon de Michel-Ange! Et les yeux du jeune artiste brillaient d'une admiration non équivoque. Guermann demeura confus en entendant vanter comme une création de son génie ce qui n'était qu'une réminiscence de son amour. Il tomba, comme cela lui arrivait fréquemment depuis quelque temps, dans une subite rêverie. Le souvenir de Nélida rentra dans son coeur, émouvant et cruel.

Ewald remarqua le trouble de Guermann, et craignant de détourner peut-être par sa présence une inspiration de la muse, il abrégea sa visite et quitta l'atelier bien plus tôt qu'il n'avait compté, en promettant toutefois de revenir dès le lendemain.

Il revint en effet, non-seulement le lendemain, mais le surlendemain, mais chaque jour; il revint, attiré par la riche nature de Guermann, par le charme de ses manières et par ce qu'il y avait d'étrange, d'incompréhensible pour lui, dans le désordre d'idées et le vague tourment de cette organisation si puissante et si faible tout à la fois. Il voyait Guermann souffrir presque constamment; et, sa candeur, germanique ne pouvant admettre comme un sujet, de sérieux chagrin le sentiment des inégalités sociales dont celui-ci l'entretenait sans cesse, il écoutait avec stupeur les imprécations que l'artiste irrité proférait d'une lèvre de plus en plus amère. Il supposait qu'une douleur secrète, le mal du pays peut-être, ou plutôt, sans doute, l'absence d'une femme aimée, se répandait ainsi en de feintes colères, et il n'en aimait que mieux son nouvel ami; mais, plutôt que de combattre ses idées, il jugea qu'il serait utile de l'arracher à une solitude malfaisante, et que, bon gré mal gré, il fallait essayer de le distraire. Ce fut dans ces intentions cordiales qu'il sollicita Guermann de l'accompagner une fois à la cave des Bénédictins, où il passait régulièrement ses soirées avec de jeunes étudiants. Guermann l'y suivit. La société d'Ewald avait pour lui un charme indicible, et, bien qu'ils ne se fussent jamais rien dit de leur vie intime, une convenance tacite les rapprochait. Ewald regardait Guermann avec admiration et tristesse, comme on regarde le volcan fumant qui menace; et Guermann respirait avec complaisance les émanations de cette âme simple, honnête, enthousiaste et tendre, qui lui livrait, sans en rien retenir, tous les parfums de sa poétique jeunesse.

La surprise de Guermann fut grande lorsque, arrivé dans la cour en arcade d'un ancien couvent de Bénédictins, Ewald descendit cinq ou six marches dégradées, et l'introduisit, en ouvrant une porte de chêne à gros clous de fer, dans la taverne la plus renommée et la mieux fréquentée de T… Une atmosphère détestable de fumée de tabac, mélangée d'odeur de bière et de viande grillée le prit à la gorge, un bruit infernal l'assourdit.

—Courage! dit Ewald; il en faut un peu, j'en conviens, au premier moment; mais tout à l'heure vous serez accoutumé et vous n'y penserez plus. Je vous ai annoncé comme un homme chagrin; vous ne serez obligé à aucun frais, et, si je ne me trompe, le spectacle de cette vie facile et expansive, les plaisirs d'une camaraderie affectueuse au fond, quoique un peu brutale dans sa forme, ne seront pas sans intérêt pour vous.

Comme il parlait ainsi, le maître de la taverne, le brasseur Anton Krüger, vint au-devant d'eux en culotte courte, bas chinés et tablier blanc boutonné sous le menton, son bonnet de coton à la main, son trousseau de clés à la ceinture. Saluant Ewald avec un respect familier:—Je souhaite le bonsoir à mes hôtes, dit-il en jetant un regard de satisfaction sur l'étranger dont la présence allait donner un grand relief à sa taverne; ma bière est exquise aujourd'hui, tous ces messieurs en sont dans le ravissement. Pendant qu'il vantait ainsi sa marchandise et qu'Ewald avançait vers le fond de la taverne, à travers les flots d'une fumée opaque éclairée de loin à loin par une chandelle charbonneuse, Guermann jetait un rapide coup d'oeil sur la scène bizarre qui se montrait à lui.

La cave des Bénédictins n'avait pas usurpé son nom; c'était une véritable cave, aux murailles suintantes, drapées de toiles d'araignées et recevant par d'étroits soupiraux le jour du dehors. Le fond en était rempli par d'énormes tonneaux de bière; des tables et des bancs de bois étaient symétriquement rangés le long du mur. L'unique servante de ce lieu de délices, la propre fille de M. Krüger, la fraîche Baby, dont les nattes pendantes tressées de rubans flottants, la jupe rouge garnie de velours noir, la gorgerette de fine toile blanche, le riche collier de grenat, et surtout le regard assuré et la preste allure, annonçaient une beauté sûre d'elle-même, allait et venait sans relâche de çà, de là, des tables au garde-manger, du garde-manger aux tonneaux, répondant à chacun de l'oeil et de la voix, multipliant ses sourires et réprimant de temps en temps, d'une parole sévère, le geste un peu trop expressif de quelque étudiant audacieux.

—Messieurs, dit le jeune artiste en s'approchant de la table où ses nombreux amis étaient rassemblés, je vous présente M. Guermann Régnier, peintre français.