Le vacarme était tel à cette joyeuse table, que les plus proches seulement entendirent; le reste ne fit pas attention à l'arrivée du nouvel hôte, et le bruit des disputes, des toasts, des éclats de rire, le choc des verres, le cliquetis des fourchettes, les harangues improvisées et les facétieuses galanteries à la belle Hébé qui servait cet Olympe burlesque, allèrent leur train et semblèrent même croître en éclat et en intensité.

—Qu'est-ce qu'ils ont donc ce soir? dit Ewald à son voisin, personnage un peu plus grave, dont la toque reposait plus doctement sur son front chauve, et qui, commodément accoudé sur la table, fumait sa pipe d'un air magistral.

—C'est Reinhold qui les a mis en train; il arrive de Berlin où il s'est laissé engluer à toutes les bêtises de Schelling. Il a été jusqu'à nous dire tout à l'heure que Hegel n'avait pas bien compris l'identique absolu. C'était un peu trop fort à avaler. Müller a répondu comme il convenait. Si je n'avais pas mis le holà, ils allaient se battre séance tenante. Les Philistins ont eu si peur qu'ils ont décampé, en laissant leurs verres à moitié pleins.

Guermann écoutait de toutes ses oreilles ces étranges discours, et examinait curieusement le groupe qui siégeait à l'autre bout de la table. Il vit là des figures ouvertes et riantes qui, avec moins d'intelligence et de charme, rappelaient le type noble d'Ewald. Le costume de ces jeunes bacheliers, ajoutait encore à la juvénile placidité de leurs traits. Presque tous étaient vêtus de la redingote courte serrée à la taille, ou de la blouse de velours ornée de galons et de houppes de soie. Leurs cous blancs, un peu féminins, sortaient librement de la chemise rabattue sans cravate. Quelques-uns portaient en bandoulière des cornes d'aurochs montées en argent. Tous tenaient à la main de longues pipes, à tête de porcelaine, sur lesquels on voyait gravés les portraits de quelque grand homme: Luther, Gutemberg, Beethoven ou Goethe. Chacun avait devant soi le verre classique à couvercle d'étain, plus large du bas que du haut, qui contient une demi-bouteille de bière, et dans lequel l'étudiant vient régulièrement chaque soir noyer le peu de raison amassée depuis son dernier repas, c'est-à-dire pour les plus sobres, depuis trois ou quatre heures à peine.

Ewald, qui suivait sur le visage de Guermann la trace de ses impressions, vit qu'après le premier moment de curiosité satisfaite, il ne prenait plus grand plaisir à cette lutte de poumons, de gosiers et de gestes, que les étudiants honorent du nom de discussion libre; se levant alors tout à coup de son siège, et frappant sur la table un vigoureux coup de poing qui fit tressaillir tous les verres et se tourner vers lui tous les regards:

—M'est avis, messieurs, dit-il, que nous rabâchons comme M. de Schlegel, et que nous raisonnons comme des Philistins. Croyez-moi, laissons en paix Hegel et Schelling, et pour fêter mon excellent ami, le peintre parisien, chantons-lui en choeur une chanson allemande. Allons, messieurs!

Wo ist des Deutschen Vaterland?

Aussitôt tous les jeunes gens se levèrent, passant soudain de la plus grosse gaieté à une sorte de recueillement religieux. L'un d'eux ayant donné le ton d'une voix sonore, ils dirent avec une puissance et avec une sévérité de mesure irréprochable la chanson du professeur Arndt, chanson célèbre où s'exhale, avec la permission des trente-deux gouvernements de l'Allemagne, tout l'excédant de patriotisme et d'indépendance qui travaille la jeunesse des écoles.

Guermann était trop artiste pour ne pas éprouver un véritable plaisir à l'audition de cette belle musique, exécutée avec tant de franchise et de verve. Devenu aussi plus expansif par l'action de la bière qu'il n'avait pu s'empêcher de boire malgré une première répugnance, il s'approcha du jeune Reinhold qui avait chanté les solos, et, lui tendant la main, lui exprima avec chaleur son admiration.

Ce serrement de main détermina une explosion générale. Une vingtaine de mains furent tendues à Guermann presque à la fois. Des invitations à boire s'ensuivirent. Il ne crut pas pouvoir refuser; Ewald l'avait prévenu que ce serait une impolitesse. Toutefois, celui-ci s'apercevant que l'effet de la boisson se faisait un peu trop sentir, et redoutant dans les discours de Guermann un certain accent de morgue aristocratique et un ton de grand seigneur qui, passé d'abord inaperçu, commençait à faire dresser l'oreille à quelques-uns, il saisit un prétexte et, quittant la taverne au plus fort du tapage, il reconduit Guermann, dont les jambes n'étaient plus très-solides, jusqu'à sa chambre du palais ducal.