Un soir, plus lasse, plus abattue encore que de coutume, s'étant éloignée un instant du malade assoupi, elle avait ouvert la fenêtre de la chambre voisine, et respirait d'une poitrine embrasée la fraîche brise des champs. Le silence était partout, au dedans et au dehors. Pâle, échevelée, un grand châle jeté sur ses épaules nues, Élisa regardait au hasard dans la campagne, lorsqu'un bruit lointain de roues sur le chemin caillouteux la fit tressaillir. Le bruit se rapprochait; bientôt elle aperçut, à travers les branches à peine feuillées des acacias du jardin, une voiture s'arrêter à la petite porte verte. La clef de fer tourna en grinçant dans la serrure; la porte s'ouvrit. Élisa poussa un cri en voyant se dessiner dans l'ombre et s'avancer par l'allée de rosiers qui menait droit au perron, la forme blanche de madame de Kervaëns appuyée sur M. Bernard. Elle mit ses deux mains sur son coeur qui battait avec une vitesse effrayante, et se précipita hors de la chambre.

Quelle rencontre! et que le sort s'amuse à de sinistres jeux! Pour la seconde fois, il mettait en présence ces deux femmes, destinées à souffrir l'une par l'autre, l'une avec l'autre. Une première fois, dans un splendide lieu de fête, elles s'étaient tendu une main frémissante de jalousie; elles avaient échangé un regard de défi où brillait encore toutes les présomptions de la jeunesse; aujourd'hui, à deux pas d'un mourant, si pâles toutes deux qu'on les prendrait pour des fantômes, leurs mains se cherchent dans une étreinte que le malheur a rendue sincère, leurs yeux se rencontrent sans haine; aucune étincelle n'en jaillis plus: une même terreur les glace, une même fatalité les brise.

Sans articuler une parole, Élisa entraîna madame de Kervaëns sur un banc de pierre qui bordait l'allée; là, d'une voix entrecoupée, à travers un déluge de larmes, elle lui apprit dans quel état était Guermann.—Sauvez-le, sauvez-le! s'écriait-elle en attachant sur madame de Kervaëns ses grands yeux égarés; vous seule, pouvez l'empêcher de mourir!

Et la pauvre femme, humble et superstitieuse, incapable de contenir le désordre de ses esprits, implorait le pardon de Nélida, faisait voeu d'entrer au cloître, s'abandonnait enfin à tout l'excès de la passion désespérée.

Habituée à maîtriser ses douleurs, madame de Kervaëns, en serrant doucement les mains de la marquise, l'exhorta à plus de calme, puis, la laissant au bras de M. Bernard, elle s'avança seule vers la maison.

Son instinct la conduisit tout droit à la chambre du malade. Les rideaux soigneusement fermés n'y laissaient pénétrer qu'une faible lueur. Elle arriva au lit de Guermann sans être aperçue. En jetant les yeux sur lui, elle eut peine à le reconnaître, tant la souffrance avait altéré ses traits. Ses cheveux, qu'il avait laissé croître depuis plusieurs mois, tombaient en longues mèches noires sur ses joues amaigries dont ils faisaient encore ressortir la pâleur livide; sa bouche était contractée, l'harmonie de son beau visage détruite. Se penchant sur le lit de son amant, en contenant les larmes qui la suffoquaient, Nélida attacha sur ses yeux, perdus dans le vide, un regard où se concentra tout ce qu'elle avait de volonté et d'amour; le malade tressaillit, fit un mouvement brusque, et, se levant sur son séant, il regarda d'abord autour de lui, puis sa vue s'arrêta longtemps sur madame de Kervaëns comme sur un objet qu'il cherchait à reconnaître. Elle baissa les yeux et demeura immobile pour lui donner le temps de rassembler ses esprits; ce moment fut une éternité! Lorsqu'elle releva les yeux, elle rencontra ceux de son amant, non plus hagards et vagues cette fois, mais fixés sur elle et éclairés du rayon intérieur.

—Nélida! murmura Guermann. Un long silence suivit cette exclamation.

—Nélida! reprit-il avec un sourd gémissement. Elle voulut parler, la crainte scella ses lèvres.

—Que vous êtes belle! dit Guermann. Et sa main fit un mouvement pour chercher celle de madame de Kervaëns. Tout ce que le coeur de Guermann avait encore d'amour, tout ce que l'âme de Nélida renfermait de pardon fut échangé dans cette étreinte suprême.

Au bout de quelques minutes: Oh! oui, oui, tu es belle et tu es bonne, murmura-t-il; je t'ai appelée, tu m'as entendu et tu viens… Oh! que je t'aime!…—Et les larmes inondèrent son visage…—Mais il est trop tard…