—Âme charmante! murmura-t-elle, coeur plein d'enchantements! Je l'avais bien prévu, le monde ne devait se montrer à toi que sous ses couleurs les plus séduisantes; ta lèvre ne devait goûter que le miel au bord de la coupe. Rien qu'en approchant des lieux où tu vis, je sens ta bénigne influence. Il me semble que ces huit années passées, si pesantes, si mornes, se détachent de moi. Je crois respirer de nouveau l'air libre de mon enfance. J'oublie déjà mes jours sans soleil, mes devoirs inexorables et la chaîne si courte qui m'attache à un sol aride. Mon coeur frémit d'une joyeuse impatience, j'ai comme hâte de vivre. Je crois entendre encore la voix de mes illusions perdues et le battement d'ailes de mes jeunes espérances. Ô Georgine, Georgine, quelle magie il y a encore pour moi rien que dans ton nom! Je t'ai toujours aimée, non comme mon amie, mais comme ma fille, comme mon enfant de prédilection. Si je t'avais vue toujours près de moi, si j'avais pu à toute heure contempler ton front serein et ton doux sourire, mon sort ne m'eût point semblé trop rude; je l'aurais accepté sans déchirement, peut-être même sans effort.
Thérèse sonna et fit demander immédiatement des chevaux de poste. Puis elle écrivit, à sa soeur pour lui apprendre qu'ayant obtenu de son mari la permission de passer trois mois en France, elle allait en donner un à Georgine et rejoindrait sa famille dans le courant d'octobre.
Le lendemain elle arrivait à Vermont. C'était une ravissante demeure, un château bâti à l'italienne sur le versant d'une colline, au bas de laquelle roulait une petite rivière. La vue s'étendait au loin sur une plaine fertile. Les abords étaient riants, les jardins plantés avec un goût exquis, le paysage avait une délicieuse fraîcheur. À mesure qu'on approchait, on se sentait plus attiré. Le murmure de la rivière, le chant de milliers d'oiseaux sous les ombrages, les tons éclatants, les riches nuances des fleurs jetées à profusion sur les tapis de verdure, les parfums qui s'en exhalaient et qui embaumaient l'atmosphère, tout révélait un séjour privilégié; il était impossible de s'en figurer les habitants autrement que comme des êtres satisfaits et paisiblement heureux. Thérèse reçut avec attendrissement cette impression d'une nature si charmante qu'elle agissait même sur les esprits les moins préparés à en être émus, et quand elle aperçut Georgine venant radieuse à sa rencontre, appuyée sur le bras d'Hervé, elle crut voir la réalisation d'un de ces romans anglais qui se plaisent aux scènes de famille, une image vivante de cette félicité paradisienne accordée dès ici-bas dans le mariage à quelques femmes que leur ange gardien n'a pas quittées.
Les deux amies se précipitèrent dans les bras l'une de l'autre et se tinrent longtemps embrassées.
—Fais-toi donc voir! s'écria enfin Thérèse. En vérité, je ne te reconnais plus. Tu n'étais que jolie quand je t'ai quittée; je te retrouve tout à fait belle.
—Vous l'entendez, dit Georgine en se retournant vers Hervé, nous verrons maintenant ce qu'elle va dire des enfants. Où sont-ils donc restés? Tenez, Hervé, conduisez Thérèse; moi, je cours chercher ces chers trésors.
Hervé offrit son bras à Thérèse. Il la remercia avec cordialité de l'empressement qu'elle avait mis à rejoindre Georgine et de la joie que sa présence allait répandre à Vermont. Puis, tournant assez court aux phrases d'usage:
—Comment la trouvez-vous? dit-il. Avez-vous parlé vrai? vous semble-t-elle embellie?
Thérèse lui répéta ce qu'elle venait de dire, ajoutant que le visage de Georgine, son attitude, sa démarche avaient pris un caractère noble et grave, infiniment préférable à son joli minois du couvent.
—Eh bien! reprit Hervé, ce changement extérieur qui vous frappe est l'expression d'un changement intime bien plus marqué, bien plus complet encore. Quand vous avez connu Georgine, quand je l'ai épousée, c'était une aimable et gracieuse enfant, rien de plus; aujourd'hui, vous ne tarderez pas à vous en apercevoir, c'est une femme distinguée. Son intelligence s'est ouverte à tous les beaux sentiments. Elle me rend bien fier…