Moi, j’en profite pour acheter des cigarettes et un canard. Qui dit gare dit voyage, qui dit voyage dit temps mort…

J’attends…

Quelques minutes s’écoulent, durant lesquelles mon zèbre enjuponné continue à jouer le préposé au mirador. Puis, rassurée, cette brave dame s’avance vers les guichets. Je continue de la précéder. Comme j’ignore dans quelle travée elle va s’engager, je laisse tomber mon journal afin qu’elle me dépasse pendant que je me baisse pour le ramasser.

Elle se glisse dans la travée des billets internationaux…

Où peut-elle bien aller ?

Je palpe mon larfeuille, mentalement j’en fais l’inventaire. Si mes calculs sont exacts, je dois avoir sur moi dix ou douze billets… Mettons onze. C’est pas le Pérou, mais je peux quand même voir venir. Intérieurement je me traite de tous les noms. Faut vraiment avoir du plomb de sauté sous la tabatière pour se lancer dans une aventure pareille sans y être invité par mes chefs.

Vous parlez d’un tordu que je fais ! Histoire de passer le temps lorsque je suis de campo, au lieu de me donner de l’azote je m’offre une filature, et à mes frais ! Y a que moi, je vous jure !.. S’il existait un autre louftingue de mon envergure, on nous empaillerait pour faire des serre-livres.

Je me trouve juste derrière la « dame ». Je reluque sa tenue. Le gars s’est cloqué sur le râble une robe noire, un manteau de lainage noir aussi avec un col de fourrure et, sur la tranche, un bitos du genre gobe-mouches… Il porte des bas noirs. Seulement il a eu un pépin, le zig, et il n’a pas pu se procurer de targettes à sa mesure, c’est pourquoi il a conservé ses pompes d’homme.

Il s’est fardé et, pour parachever ses transformations, s’est collé un parfum qui zigouillerait un nuage de sauterelles dans un rayon de trois cents mètres !

Je voudrais bien entendre sa voix. Comment qu’il va s’en tirer, le copain si, comme on est en droit de le supposer d’après sa carrure, il a une voix de basse noble ?