— C’est à toi qu’on en voulait ? me demande-t-elle.
— Un peu, m’man…
— Et qui est cette personne ? ajoute-t-elle en désignant le cadavre de la standardiste.
— Une fille qui était avec le mitrailleur… Il voulait s’en débarrasser, probable.
Je hausse les épaules et je me décide à aller téléphoner aux gars de Police-Secours…
Inutile de vous dire que pour refermer l’œil, c’est tintin. Enfermé dans ma turne, je tourne en rond en attendant le jour, c’est-à-dire en attendant le moment où je vais enfin pouvoir agir.
C’est duraille de ronger son frein… Vachement duraille, les gars. Quand je pense qu’il y a des fakirs à la graisse d’oie qui se bouclent pendant quarante jours dans une cage de verre, moi je prends des fourmillements dans le rectum. Vous parlez d’un carême, madame !
Pour passer le temps, j’attrape un bloc de correspondance, un crayon à bille et j’écris une liste incohérente qui ressemble à un poème de Jacques Prévert.
C’est celle-ci :
1° Georges Gerfault se déguise en femme dans un restaurant de Montmartre et file brusquement en Suisse. 2° Arrivé à Genève, il va s’enfermer dans une chambre de palace où il attend un coup de téléphone qui paraît tarder. 3° A minuit, une femme lui téléphone de Paris (appartement de Mme Fouex, décédée depuis huit jours) pour lui demander s’il a réussi. Il dit « oui ». La fille lui annonce qu’il est trop tard. Ça lui flanque un coup. Il laisse entendre qu’il va se suicider. Elle proteste mollement. Il dit qu’il va planquer une fortune. Et c’est du disque qu’il s’agit. 4° La standardiste, à qui j’ai demandé d’intercepter la communication, essaie de me doubler en apprenant qu’une fortune sera planquée dans la chambre. Mais on ne me la fait pas et je la confonds. 5° De retour à Paris, j’apprends que le coup de téléphone vient de chez la dame Fouex, dont Gerfault avait usurpé l’identité. J’apprends aussi que cette dame est morte et qu’elle travaillait à l’ambassade américaine. Je trouve chez elle la photo de Gerfault enfant. Je découvre l’identité de Gerfault et sa profession d’acteur (de dernière zone). 6° Je rentre chez moi pour ronfler un peu car j’ai besoin de récupérer. Au milieu de la nuit, la standardiste de Genève sonne à ma grille. Je vais ouvrir. Elle me reconnaît, dit au conducteur d’une auto stoppée que je suis bien moi. Sur ce, le type ouvre le feu sur nous. La fille est tuée.