Elle n’ose regarder sa maîtresse, Pernette serre très fort les dents. Je sens des larmes à l’horizon.
— Allons, venez ! soupiré-je en l’entraînant vers la porte.
Vous dire ce que je ressens à cet instant m’est impossible.
Il me semble que je suis ébloui. J’ai envie de gueuler à plein galure les chansons de Bérurier. Car je suis allé jusqu’au but à atteindre, jusqu’à l’un des buts en tout cas : la femme rousse. Elle est là, à mes côtés, enchaînée, battue, ravagée par l’angoisse. Sans la chercher, je l’ai trouvée, Pernette. Alors que je faisais vérifier les registres d’hôtel, elle préparait le thé dans l’appartement bourgeois de son mari et son mari n’est autre que Pradon, le général auquel on a volé les plans ! Dans tout ça, ce qui m’aura paralysé, c’est que je n’ai pas eu l’idée de commencer à la source. Ou plutôt de m’être trompé de source. J’ai démarré sur Stumer et c’était par Pradon qu’il fallait commencer… Pourtant, à la rigueur, si je n’avais pas consacré mes premiers « soins » au Suisse, je n’aurais pas levé la piste de Pernette. Vous pigez, mes potes ? Cela n’aurait servi de rien que je la connaisse trop tôt !
Non, la vie est bien faite telle qu’elle est !
C’est, du moins, ce que je me dis en marchant jusqu’à la porte. Mais une fois sur le paillasson, je commence à trouver qu’elle n’est pas tellement meû-meû, l’existence. Juste comme Pernette et moi franchissons le seuil, nous apercevons deux Chinetocks qui flanquent la lourde de part et d’autre comme des cariatides. Chacun de ces boy-scouts tient un pistolet de gros calibre braqué sur moi, et j’ai appris au cours des dernières heures combien ils ont la gâchette fragile !
J’esquisse un bref mouvement de recul, mais hélas ! la lourde s’est refermée derrière nous et les moulures du panneau me meurtrissent les côtelettes.
Je regarde les deux Jaunes. Ils ont quelque chose de terrible. Leur masque est impénétrable comme ces masques de bouddha qu’on rencontre chez les antiquaires. Ils sont petits, sobrement vêtus, et on dirait de paisibles étudiants, car ils font étonnamment jeunes. Je regarde leurs armes et je constate qu’elles sont munies d’un silencieux. S’ils me flinguaient, ça ne ferait pas plus de baroud qu’un échappement engorgé.
Y a pas, je suis coincé…
— Tiens, fais-je, essayant de dominer la frousse qui me mord les tripes, la mode est au jaune, cette année !