Je remonte les degrés de la cave. Il n’y a plus de porte et, lorsqu’on y regarde d’un peu plus près, presque plus de maison. On a l’impression qu’un avion est dégringolé dessus. Elle est intacte d’un côté et toute dentelée de l’autre. En tout cas il ne subsiste plus aucun galandage. On entend des cris, des gémissements, des appels… Et, dans le lointain, la corne des pompiers. Ils ne sont pas bileux, ceux de Bourgoin, ou alors ils savent que c’est chez les sulfatés qu’il y a de la casse et ils cirent leurs godasses avant de décambuter.

J’aperçois des bottes dépassant de sous un monticule de gravats. Je tire dessus et je me retrouve avec le cadavre de mon second zèbre, le pourvoyeur en allumettes… Cette fois, il est drôlement achevé, l’ami Fritz ! Ah, je te jure…

Je lui quitte ses bottes et son bénard, puis sa veste. Heureusement qu’il est encore chaud. Moi, quand je travaille dans le cadavre, j’aime m’expliquer avec du malléable…

En un tournemain, je passe ses fringues et enfile ses bottes. Les pataugeuses sont deux fois trop grandes et je pourrais recevoir du monde dedans, j’ai un peu l’air d’aller à la pêche, mais de toute façon je ne suis pas invité à déjeuner chez le duc de Windsor.

Je cherche le casque ; je le trouve un peu plus loin. Il est plus cabossé qu’une voiture d’auto-école ; par veine, il est à ma pointure. Me voici donc déguisé en Frizou ; avec ma gueule barbouillée de raisiné et de poussière, et surtout grâce à la confusion qui règne dans les environs, je n’ai pas besoin de me faire une entorse au cerveau : ils ne me reconnaîtront pas, mes petits camarades de la Gestapette.

Je pose l’une des deux mitraillettes après avoir eu soin de glisser son chargeur dans ma poche ; puis, en rampant, je sors de cette partie des bâtiments.

J’arrive dans le hall ; vous parlez d’un va-et-vient !

Ça remue et ça discute, pardon… Des soldats blessés par la déflagration cavalent en jaspinant. De la façon dont ils s’expriment et compte tenu de la rudesse de la langue allemande, c’est sûrement des jurons qu’ils sont en train de débiter… Des officiers sortent, chargés de paperasses… En levant la tête, j’aperçois un gros nuage noir à la place du plafond, le feu, ce feu indécis provoqué par les explosifs couve quelque part et l’équipe d’étripeurs, tel un campement de fourmis dérangées, se hâte d’évacuer les dossiers.

J’aperçois le major. Il a toujours son carreau dans l’œil et il lance des indications de sa voix calme et sévère. Gertrude passe en courant, comme une folle, une serviette de cuir rouge sous le bras.

Ce que je savoure cet instant, non, c’est rien de le dire… Pour un peu, je demanderais au bistro le plus proche de venir me servir un verre de bière dans ce bouzin, car ces émotions m’ont foutu une telle pépie que je boirais le contenu d’un aquarium, poissons rouges inclus…