Mais je dois songer à une chose plus importante que mon gosier, c’est-à-dire à ma gentille petite peau. De la façon dont ça se goupille, je crois que ça n’est pas encore aujourd’hui qu’elle servira à fabriquer des blagues à tabac.
Je fonce sur un paquet de papelards qu’un soldat a laissé tomber et je me mets à suivre le premier Fritz gradé qui passe. L’un suivant l’autre, nous sortons de la propriété. Il y a une voiture militaire devant la grille et c’est dans cette calèche que ces tordus empilent leurs archives. L’officier qui me précède dépose sa brassée de dossiers, je l’imite. Il se tourne alors vers moi et me balanstique une phrase brève mais énergique ; en guise de réponse je me mets au garde-à-vous. Je n’ai absolument rien entravé à ce qu’il m’a dit, mais le chauffeur de la voiture vient en temps opportun éclairer ma lanterne. Il ouvre la portière avant et, d’un geste, m’invite à prendre place. Je réalise alors que l’officier vient de me commander de convoyer le chargement de papelards.
Le chauffeur démarre vivement ; je laisse flotter les rubans et, comme dit l’autre, « tant pis si la feuille se décolle ». Seulement, l’inévitable se produit, mon compagnon se met à me balanstiquer dans les manettes une vraie tirade. Je me demande comment ils font, les Allemands, pour débiter des phrases aussi longues sans reprendre leur souffle ; si je parlais leur langue — chose que je n’envisage pas, du reste — je commencerais par faire des exercices respiratoires…
Je regarde le collègue d’un air bourru.
C’est un type entre deux âges, rouquin et rougeaud, dont la figure est aussi expressive qu’un fromage de Hollande.
J’articule quelques sons gutturaux, du fond de ma gorge, en lui montrant mon cou. Comme je suis couvert de sang, il fait signe qu’il comprend et il continue son baratin sans se presser. Lui, c’est le genre bavard intarissable. Il s’écoute parler et ça le ravit. Il se charme tout seul ; c’est un onaniste du verbe. Pourvu que je lui adresse, de temps à autre, un petit hochement de caberlot entendu, il est content, ce schpountz.
Au début, j’ai cru que nous allions simplement dans un autre coin de Bourgoin, mais je m’aperçois que nous quittons la petite cité pour foncer sur la route de Lyon.
Où peut-il bien aller, Bonne-Bouille ?
* * *
Les kilomètres s’additionnent sur le cadran. Je constate que c’est décidément bien à Lyon que nous allons. Nous traversons des petits bleds : La Grive, La Verpillière, puis la route devient droite comme une portée de musique à travers une morne plaine, plus morne et plus plaine encore que la morne plaine de Waterloo, lieu où fut consacré l’un des mots les plus expressifs de la langue française.