Sans aucun doute, nous nous rendons à la Gestapo de Lyon pour y déposer tous ces documents. Je ne peux pas m’empêcher de penser avec une pointe de mélancolie que ces paperasses seraient mieux en sûreté encore à Londres. Le major Parkings se régalerait. Seulement, Londres est assez éloigné d’ici, et c’est plutôt coton pour y aller en week-end.

Voilà cette pensée qui me tourneboule sous la rotonde. Vous commencez certainement à me connaître, depuis le temps que nous nous fréquentons, vous devez par conséquent savoir que lorsque j’ai amorcé une idée, on ne peut pas me l’extraire facilement du crâne… Je caresse mon rêve et le voilà qui se met à frétiller de la queue comme un bon toutou. Parkings m’a donné l’adresse d’un correspondant de Lyon. Il m’a dit qu’en cas de pépin je pouvais faire appel à lui sans crainte. Ce serait peut-être le moment de le contacter, le mec, non ?

Ma décision est vite prise, mon plan d’action vite dressé.

La route est rigoureusement déserte devant et derrière nous. Le soleil cogne comme un sourd, c’est midi et les populations sont en train de morfiler leur portion de rutabaga…

Je pose la main sur le bras de Bonne-Bouille.

Il s’arrête de jacter et me considère d’un air interrogateur.

Je me caresse le ventre d’un geste significatif. Il stoppe en bordure d’une haie. Toutes réflexions faites, il descend pour pisser. Juste comme il vient de contourner la voiture je lève le canon de ma mitraillette et je lui ajuste une balle, une seule, dans la calebasse. Le procédé n’est pas tellement élégant, je sais bien, mais, comme disait le père Clemenceau : je fais la guerre. Et, écoutez bien ce que je vous dis : la guerre se fait à coups de saloperies.

Bonne-Bouille fait une cabriole dans le fossé ; en voilà un qui n’aura jamais su ce qui lui est arrivé. Notez que cette tombée de rideau est préférable à celles qui se font dans les chambres closes de la Gestapo.

Je coltine le corps derrière la haie et je prends place au volant.

En route !