Il est hébété.
— Je n’ai rien à te pardonner, commence-t-il tout à coup. Non, rien, puisque c’est moi le seul coupable. Je suis un assassin. À qui doit-on demander pardon lorsqu’on a du sang français sur les doigts ?
— À la France, crie Hélène bouleversée.
— La France ! clame Petit Louis. La France elle t’emmerde, Hélène, parce que la France c’est aussi bien moi qu’un autre.
— Tais-toi ! supplie la mère.
Elle a le visage tout réuni au-dessus de sa bouche ; c’est un petit peu d’humanité dans de la chair molle.
Le père la regarde sans la voir.
— J’avais envie de crever, il n’y a pas cinq minutes, reprend-il d’une voix morne. J’étais las. Seulement las. La mort me faisait envie comme un lit, mais maintenant je veux vivre, car je sens bien que je n’ai pas le droit de mourir d’autre chose que de ça.
— Garde tes jérémiades pour « eux », s’ils nous prennent, lâche Petit Louis. Les beaux sentiments ne sont pas faits pour les gens de notre condition. Chez nous il y a les braves types et les autres. Ça nous vient tout seul comme la puberté. Toi tu es un brave homme, moi je suis un dégueulasse et le Petit Jésus l’a voulu comme ça. Personne ne peut changer notre façon d’être et nous n’avons pas les moyens de nous offrir de la morale et de l’honneur lorsque les fées ont oublié de nous en attribuer le jour de la distribution.
« Tes faux soldats, je les ai tués et, si tu veux tout savoir, ça m’a fait bougrement plaisir ; que veux-tu, j’aime pas les héros. Un héros, c’est bien joli tant que ça vit, mais une fois mort, c’est rudement con. Chaque fois que j’en allongeais un, je me disais : « C’est moi le vrai héros. » Et c’est pour cela, comprends que je ne veux pas mourir. Toi, tu fais bon ménage avec l’idée de ta disparition. Tu me fais marrer, tiens. Tu as presque soixante ans et tu n’as même pas compris ce que c’était que la vie. Eh bien, moi, je le sais, papa : la vie c’est comme un secret caché en moi, il n’y a qu’en moi que je puisse le trouver. Tout ce qui existe a ses racines dans ma poitrine… »