Pourtant, ce n'est pas terrible d'être un assassin. Vous ne sauriez croire, au contraire, combien un crime est léger lorsqu'on est assuré de l'impunité. A explorer mes sensations je m'en crée de nouvelles, un peu littéraires et heureusement passagères, qui vous donneront une fausse idée de la chose, à vous qui n'aurez qu'elles pour comprendre mon crime.

* * *

Je suis né le 3 février 1918.

Mais vous seriez bien ennuyé si je vous racontais ma vie. J'ai été sans relâche un être ordinaire et je ne suis rien devenu, sinon un assassin pour vous. Seulement, voyez comme l'homme est poète dans ses moindres recoins : j'allais vous parler de mon enfance, de mon pouce que je suçais, de mes premières amours, pour essayer de vous démontrer que, depuis ma naissance, ma vie avait été un acheminement vers mon crime.

Et, après tout…, pourquoi cela ne serait-il pas vrai ? Si sincèrement je pensais ainsi, vous n'auriez qu'à vous incliner devant ma vérité, mais cela n'est pas. Mon acte n'est pas un aboutissement, seulement un épisode…

J'ai tué. D'autres aussi. L'essentiel est que tout le monde l'ignore. Ce sont les autres qui en feraient un crime.

* * *

Même si la chose s'était sue, j'aurais été acquitté. Il y a des gens qui tuent accidentellement, avec leur automobile par exemple, et qui néanmoins dorment bien la nuit et n'éprouvent aucun émoi en pensant à l'événement. Et ils conduisent encore la même voiture. Pourtant, il y a la fatalité d'une vie entre les phares de leur machine. Mais l'acte ne comptant pas, ils ont oublié. Mon acte non plus ne compte pas, pourtant je me souviens. Sans cesse j'essaie d'imaginer cet homme. Il dégageait un rayonnement. Sa vie avait de l'importance pour certaines gens. Il était maçon ; son patron a dû le remplacer ; il y avait quelque part, dans un chantier, un mur auquel il travaillait ; ce mur n'était pas seulement fait de moellons et de ciment, mais aussi, mais surtout des pensées de cet homme, de son application, de la volonté qu'il avait d'élever cette construction. Il ne l'a pas achevé. Dans la ville se dresse maintenant un édifice dans lequel je me suis manifesté.

Je me répercute à l'infini. Dans les arrêts et les mouvements qui découlent de la mort de cet homme.

* * *