Ce matin, lors de cette prise de conscience, il s'est produit quelque chose — mais quoi ? — et je me suis éveillé tout à fait. J'avais l'impression de porter en moi une pensée bouleversante, susceptible de modifier ma façon d'être. Tiens, c'est vrai, on est et il faut malgré tout s'efforcer d'avoir une façon d'être. Je me suis mis à rechercher cette pensée, anxieusement, avec tout de même la crainte de la trouver. A mes côtés, ma femme dormait. Elle dort tout le temps, chez elle le sommeil est une pesanteur. Elle dort comme tombe un objet lâché, dès que son corps est inerte.

Je la contemplais. Elle était tout au fond du sommeil ; je ne sais dans quel néant d'où il me semble qu'un jour elle ne reviendra pas.

« Comme elle est loin, pensai-je, loin du monde et d'elle-même. »

Tout à coup, je réprimai un mouvement d'effroi. Je venais de découvrir cette fameuse pensée.

J'avais envie d'éveiller ma femme pour lui parler du meurtre que j'ai commis.

* * *

Un matin pareil à celui-ci, j'ai rencontré un homme qui arrivait du fond de son passé et je l'ai tué.

Je pense à la place qu'occupait cet homme dans le monde. Je ne crois pas à la société, la preuve c'est que je n'ai jamais voté. Non, la place de cet homme, c'est les odeurs qu'il a respirées, les faits qu'il a provoqués et qui n'ont été des faits dans la vie du monde que parce qu'il existait.

Par elle-même, la vie de cet homme n'était rien, mais il l'utilisait…

Je ne puis admettre la pensée que je représente son destin. Non seulement, je supporte le poids de sa mort, mais aussi celui de sa vie. Une femme a porté dans son ventre une vie qui déjà m'était promise. Elle a nourri cette combustion que j'ai éteinte, et les mille hasards de l'existence de cet homme le conduisaient droit à moi.