Lorsque les toits de La Tour-du-Pin apparurent, je devins nerveux. Je n'en voulais pas à Philibert : ce n'était qu'un homme. Les premières maisons me dévorèrent. Je klaxonnai puissamment ; le klaxon possédait une sonorité nouvelle, appartenant à la même famille que le « Attention, École ! » dressé comme un pion d'internat à l'entrée de la ville.

Le véhicule s'engouffra dans une vallée ombreuse, sinuant entre des maisons tranquilles.

Je m'arrêtai sur la place baignée de soleil. Philibert était là.

Quelques voyageurs descendirent, d'autres montèrent.

Alors Philibert s'avança, et il me dit :

— Bonjour, Leroy ! Quelle chaleur, hein ?

Avec moi, il était d'une amabilité servile. Je me gavais de ses sourires effrayés.

Le car repartit. Philibert vérifiait les billets en titubant. Je pensais : Tout à l'heure, il viendra s'asseoir sur le siège d'à côté et nous ne nous regarderons pas, nous essaierons de nous ensevelir dans le ronronnement du moteur, dans le tournoiement flamboyant de la chaleur. Nous nous oublierons en pesant l'un sur l'autre, comme cela, jusqu'à Bourgoin où il retrouvera Anna.

J'aurais voulu éprouver une rage démesurée afin de montrer une dignité noble et violente, mais je ressentais à peine une sorte de morne tristesse. Une tristesse sans ampleur, sans gravité, sans consolation.

La chaleur nous attendait au sortir de la ville. Depuis le début de l'été, mes pensées avaient une odeur de caoutchouc brûlé. La précision de mes souvenirs m'effraie. J'ai peur de porter dans ma mémoire des instants que je n'ai pas vécus.